Théâtre

Amour versus amour-propre à l’Orangerie

A Genève, Valentin Rossier ouvre sa saison d’été avec Marivaux. Marie Druc saisit en marquise-cheffe d’entreprise

Amour versus amour-propre à l’Orangerie

Scène A Genève, Valentin Rossier ouvre sa saison d’été avec Marivaux

Marie Druc saisit en marquise-cheffe d’entreprise

«Je ne veux point me marier, mais je ne veux pas qu’on me refuse.» Amour, amour-propre, orgueil, sentiments cachés, souci de la renommée… Marivaux est l’auteur de son siècle, le XVIIIe, dans lequel les aristocrates avancent masqués et finiront guillotinés pour avoir fait de cette logique de cour un véritable mur des vanités. Le 31 décembre 1727, soir de première à la Comédie-Française, Pierre Carlet de Chamblain de Marivaux dédie sa Seconde Surprise de l’amour à son «Altesse sérénissime Madame la Duchesse du Maine» et multiplie remerciements et compliments pour se hisser à la hauteur de l’honneur. C’est la règle. Près de trois cents ans plus tard, à Genève, Valentin Rossier supprime les flatteries pour ne garder que le cœur de la comédie, une ligne fine, en équilibre précaire entre le drôle et l’amer. Et surtout, le directeur de l’Orangerie a l’excellente idée de confier le rôle de la marquise à Marie Druc, comédienne dont la rigueur extérieure dissimule un trésor de sensibilité.

N’attendez pas de cette marquise des soupirs évanescents ou des accès de fragilité. Dans le rôle de cette veuve séduite par un chevalier désespéré, Marie Druc joue une femme de tête. Avec sa tenue stricte, noir de deuil, et ses petites lunettes sévères, l’héroïne a plus des allures de cheffe d’entreprise que d’oisive marquise. Par son ton désabusé et ses changements d’humeur qu’on pourrait croire alcoolisés, cette composition rappelle aussi Martha, la tigresse désespérée imaginée par Edward Albee dans Qui a peur de Virginia Woolf? Un personnage immortalisé par Elizabeth Taylor au cinéma et dans lequel Marie Druc s’est illustrée à l’Orangerie, il y a trois étés (LT du 24.06.2011).

La quarantaine menue, cette comédienne est redoutable de précision et de rapidité dans les variations de ton. En marquise, elle glace d’abord, puis saisit le public par ses regards perdus et ses suffocations. Une femme moderne, au bord de la crise de nerfs, qui agite sa main vers son visage pour chasser une anxiété importune comme on chasserait une mouche.

Très belle composition de cette actrice qui irradiait déjà, mais d’une manière moins canaille, dans le récent Derniers Remords avant l’oubli, de Jean-Luc Lagarce, créé au Poche et repris en juillet à l’Orangerie (LT du 13.09.2013). Là, elle incarnait une femme traquée et profondément blessée. Ici, dans le chassé-croisé marivaldien, Marie Druc propose plus une forme de complicité avec le public, comme une star du boulevard et ses apartés.

C’est que Valentin Rossier souhaite aussi se moquer de ces nobles qui pataugent entre conventions et sentiments profonds. Il compose un chevalier tellement défait, tellement apitoyé sur son sort, qu’il en devient comique. Car, au fond, ces deux-là, chevalier et marquise, savent qu’ils s’aiment d’amour dès leur première rencontre. Ils brandissent l’amitié comme un bouclier de papier, mais sont très heureux que l’épée du sentiment soit, elle, d’acier.

Les rebondissements – la morale d’Hortensius (José Lillo, compassé possédé) et la convoitise du comte (Pierre Banderet, crispé à souhait) – ne sont là que pour mieux montrer la solidité de leur amour différé. Et, comme toujours chez Marivaux, l’exemple de lucidité et de simplicité vient d’en bas. Des serviteurs, Lisette et Lubin (Anna Pieri et Paolo Dos Santos, formidables de décontraction), qui s’aiment comme des enfants, des fleurs dans les cheveux.

Le décor? En allant à l’Orangerie, mardi dernier, on se souvenait de la belle proposition de Luc Bondy, à Vidy, en 2008 où, sur une passerelle surélevée, les maisons de la marquise et du chevalier s’éloignaient et se rapprochaient en fonction des humeurs de leurs habitants. Comme de coutume, totale sobriété dans la scénographie proposée par Valentin Rossier et signée Jean-Marc Humm: sol nu et, sur les trois côtés de la scène, des parois en damier, alternance de vides et de pleins qui évoque peut-être le jeu de patience que se livrent les protagonistes. Ce sont surtout les lumières de Jonas Bühler, plus ou moins crues ou plus ou moins douces, qui définissent si le moment est mordant ou aimant.

Amour ou amour-propre? Amour et amour-propre, répond Marivaux qui sait que, dans son siècle en particulier, mais aussi de toute éternité, les deux sont liés.

La Seconde Surprise de l’amour, jusqu’au 13 juillet, au Théâtre de l’Orangerie, Genève, 022 700 93 63, www.theatreorangerie.ch

Le décor? Un damier, alternance de vides et de pleins qui évoque le jeu de patience que se livrent les amoureux

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