L'écrivain israélien Aharon Appelfeld, une des voix les plus importantes de la littérature israélienne, est décédé dans la nuit à l'âge de 85 ans. A cette occasion, nous republions une rencontre à Lausanne, en 2009, avec l’auteur d’Histoire d’une vie – Prix Médicis 2004 –, où le romancier racontait son enfance en Bucovine, le meurtre de ses parents, sa déportation, son évasion des camps, l’émigration vers Israël et sa renaissance dans une nouvelle langue, l’hébreu.

Aharon Appelfeld était alors de passage à Lausanne, pour parler de son roman Et la fureur ne s’est pas encore tue, à l’invitation du Centre de traduction littéraire qui fêtait ses 20 ans.


Le silence et l’écrit. Voilà les deux mondes où se meut l’écrivain israélien Aharon Appelfeld. Le silence est au cœur de son œuvre. Il y revient sans cesse. Dans ses livres, le silence est un signe de puissance tranquille, de noblesse intérieure, la garantie aussi d’une liberté.

Si quelqu’un parvient à survivre à l’Holocauste, c’est parce que quelqu’un d’autre, alors qu’il traversait un moment de désespoir profond, lui a offert un bout de pain ou un mot de réconfort 

Pendant la Seconde Guerre mondiale, l’enfant qu’il a été, évadé d’un camp de concentration en 1942 à l’âge de 10 ans, en a expérimenté les vertus. Se taire, c’était se protéger, cacher son origine, se fondre avec la forêt, avec la nature. C’était aussi rêver, retrouver en esprit les parents perdus, revivre l’enfance heureuse. «Le silence est le langage le plus fort, dit-il. Les mots peuvent cacher, recouvrir, vous tromper, vous trahir. Le silence, jamais. Deux personnes qui restent en silence se transmettent l’une à l’autre bien plus que ce que peuvent dire les mots.»

La traversée des langues

S’il chante le silence, Aharon Appelfeld est aussi un homme qui, dans sa vie, a traversé bien des langues. Elles le lui rendent: l’œuvre de celui qui est considéré aujourd’hui comme l’un des plus grands écrivains israéliens – une quarantaine de livres déjà et beaucoup encore à venir, promet-il – est traduite en 31 langues. Voilà pourquoi, sans doute, on le rencontre en ce mois d’octobre dans un café, au bord du lac Léman. Il est venu à Lausanne pour y fêter le vingtième anniversaire du Centre de traduction littéraire. Il y a été reçu le 10 octobre dernier pour une soirée de lectures et de musique en compagnie de deux de ses traductrices, la germanophone Anne Birkenhauer et Valérie Zenatti, à qui l’on doit notamment de pouvoir lire en français son dernier livre Et la fureur ne s’est pas encore tue, ainsi qu’Histoire d’une vie, son autobiographie qui, en 2004, remporta le Prix Médicis étranger. «La traduction doit être une sorte d’art, souligne Aharon Appelfeld. Elle doit créer quelque chose de neuf, elle ne peut pas se contenter de copier.»

Dire ce qu’on a à dire d’une manière très simple, voilà ce qu’enseigne la Bible

«Je suis heureux avec l’hébreu», explique aujourd’hui cet écrivain qui a traversé beaucoup d’autres langues; l’allemand, sa langue maternelle, le yiddish que parlaient ses grands-parents, le roumain qu’il entendait autour de lui – il est né près de Czernowitz en Bucovine –, l’ukrainien et le russe. Aujourd’hui à Lausanne, il s’exprime en anglais, mais il vit et il écrit en hébreu, dont il a fait sa langue d’écrivain, de créateur. Une langue durement gagnée après son arrivée en Israël en 1946. «Ce n’est pas tombé du ciel. Tous les jours j’ai étudié la Bible. C’est la Bible qui m’a donné les outils pour comprendre cette langue. Evidemment, c’est du vieil hébreu et qui possède une vraie beauté. C’est une langue minimale: elle dit le moins pour dire plus. Elle utilise peu de mots. Dire ce qu’on a à dire d’une manière très simple, voilà ce qu’enseigne la Bible.»

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C’est donc en hébreu qu’Aharon Appelfeld tisse inlassablement ses histoires. «Ecrire, c’est comme suivre le mouvement d’un fleuve, dit-il. Mes personnages vivent en moi. Je n’ai qu’à suivre ce flux. Il faut que je remercie Dieu de pouvoir, tous les matins, revenir dans cette vie et continuer à écrire. C’est un cadeau.» Voilà pourquoi tous ses livres sont rattachés par des fils visibles ou moins visibles à son histoire, à cette enfance heureuse à Czernowitz auprès de ses parents, aux étés dans les Carpates à la campagne, lieu magique et lumineux où se trouvait la ferme des grands-parents.

Paradis disparu

Ce monde d’avant, ce paradis qui a disparu, reste pourtant vivace dans ses livres; puis sont venus les malheurs, sa mère assassinée, le ghetto, la déportation avec son père, dont il est brutalement séparé. Le camp enfin, un trou noir qu’Aharon Appelfeld, homme d’une immense et délicate pudeur, n’aborde pas directement. Il le raconte par bribes, sans s’appesantir jamais. Ce qu’il en dit suffit à vous glacer. La liberté retrouvée ouvre sur d’autres épreuves. Il faut survivre, enfant, en clandestin dans les bois, trouver refuge auprès de paysans, de marginaux, en cachant qui l’on est.

Recoller les morceaux

La guerre se termine un jour, mais pas les épreuves. Pour les déportés «qui ont bu tant de misère», dit Aharon Appelfeld, se souvenir qu’on est un homme n’est pas toujours facile. Il faut recoller tous les morceaux et certains n’y parviennent pas. Ses romans interrogent sans relâche ce que les Juifs ont vécu avant et après l’Holocauste. La lente et violente dégradation du quotidien souvent incompréhensible, la mort de tout un monde, englouti par les meurtres, les trains et les camps, et la difficile reconquête d’une vie, après.

Cette quête d’après la guerre est au cœur de son dernier livre Et la fureur ne s’est pas encore tue. Il met en scène Bruno, dont le parcours ressemble étrangement à celui de son auteur, mais qui est plus âgé que lui, manchot – doté heureusement d’un moignon miraculeux, véritable antenne ouverte sur le monde. Bruno est aussi très en colère, très idéaliste. Juif, fils de parents communistes épris d’idéal et qui se vouent corps et âme à aider les autres jusqu’au cœur de la guerre, Bruno s’échappe d’un camp de la mort et rejoint la forêt avec d’autres évadés. Il y a là Siegfried, inquiet et fidèle, Hersh, un bon géant sourd et muet, Yossef-Haïm, un homme habité par la prière. Un amour profond liera ces quatre survivants qui parviennent, chacun à leur manière, à préserver leur part d’humanité.

Un moment de grâce

Mais Bruno veut plus, il veut que tous ses semblables retrouvent après la guerre leur dignité. Devenu riche grâce à l’intuition formidable de son moignon, réfugié en Italie, il achètera près de Naples un château. Il y donnera des concerts, il y fera lire la Bible pour que les réfugiés juifs, à force de musique et d’histoires, se souviennent de leur antique noblesse. «J’ai placé mon argent dans le cœur des hommes», dira Bruno. A quelques exceptions près, l’entreprise est vouée à l’échec, mais il a su créer «un moment de grâce».

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«Les gens comme Bruno sont importants, dit Aharon Appelfeld. Lui-même n’a rien de spécial, mais son âme éclaire le monde. Lorsqu’on n’a qu’une main, on comprend que rien n’est donné d’emblée. Quelqu’un qui n’a qu’une main est parfois plus fort qu’un homme qui possède ses deux mains. C’est ce qui forge son caractère. Et puis, il a cette idée fixe, que les gens qui ont traversé l’Holocauste doivent être nobles et non pas misérables. Il veut changer le monde et qu’ils ne veuillent pas lâcher leur misère le rend fou.»

Survivre à l’Holocauste

Si son héros est en colère, Aharon Appelfeld, lui, ne l’est pas. Au contraire. Tranquille, calme, il parle avec une étonnante douceur. Lorsqu’il évoque son enfance, son œil pétille puis s’assombrit quand le souvenir d’un malheur remonte. Mais ce qui frappe en lui, et dans chacun de ses livres, c’est cette quête ininterrompue d’humanité. Comme si, après que son monde a explosé dans une effroyable catastrophe, il s’attachait à en recueillir les fragments intacts, les moments de vie vraie, les souvenirs heureux, et surtout les instants de grâce afin de les faire briller avant de les placer en pleine lumière. Aharon Appelfeld capture des étincelles d’humanité et nous les restitue.

Aucune noirceur, pas trace d’aigreur chez l’écrivain survivant: «Si quelqu’un parvient à survivre à l’Holocauste, explique-t-il, c’est parce que quelqu’un d’autre, alors qu’il traversait un moment de désespoir profond, lui a offert un bout de pain ou un mot de réconfort. Cela suffit. Ce bout de pain et ce mot ont fait de moi un être humain. Il est facile de devenir pessimiste. De se dire que ce monde est terrible et les gens atroces. Il est facile de s’isoler. Mais je crois, et c’est aussi un héritage de mes parents, que la vie humaine est quelque chose de précieux.»