Roman

Quand les «amours» contemporaines bouleversent l’ordre bourgeois

Auteure de «Pietra Viva», Léonor de Récondo signe avec «Amours» un roman singulier qui commence comme une farce boulevardière sur fond d’adultère et se développe en fable humaine, contemporaine et prenante

Quand l’amour contemporain bouleverse l’ordre bourgeois

Léonor de Récondo signe un roman singulier qui commence comme une farce boulevardière sur fond d’adultère et se développe en fable humaine et prenante

Genre: Roman
Qui ? Léonor de Récondo
Titre: Amours
Chez qui ? Sabine Wespieser, 278 p.

Léonor de Récondo, jeune romancière douée – et violoniste baroque à la ville – ne craint pas les anachronismes. Loin de s’en garder, elle les recherche et en joue avec une habileté étonnante. Elle aime éclairer le passé à la lumière du présent, créant des effets insolites, donnant de nouvelles couleurs, un nouveau sens aux moments du passé qu’elle choisit de peindre.

Ainsi faisait-elle dans Pietra Viva (Sabine Wespieser, 2013)*, où elle mettait en scène, dans son rôle de sculpteur de blocs de marbre, Michelangelo lui-même. Elle parvenait à humaniser la figure du génie, à le rapprocher du lecteur d’aujourd’hui avec pudeur et sans jamais prétendre à la vérité définitive sur l’artiste. Malgré les puissants coups de projecteur de la fiction, Michelangelo conservait son mystère, mais devenait plus familier, moderne, aussi. Sans s’appesantir, usant de l’ellipse, Léonor de Récondo suivait quelques pistes, levait des voiles, faisait quelques propositions que le lecteur se trouvait libre d’adopter ou pas. In fine, il en apprenait moins sur Michelangelo que sur lui-même et sur les magnifiques carrières de Carrare, décors de l’action.

Ce livre-ci, Amours, son quatrième roman, procède un peu de la même façon bien que le registre soit tout autre. Il s’ouvre sur un schéma classique. Dans une famille bourgeoise de la province française, au tout début du XXe siècle, un mari, notaire, bien né, trompe son épouse avec la bonne. Rien que de très commun. La bonne elle-même, si elle n’apprécie guère les assauts de Monsieur, les voit plus comme une fatalité que comme une injustice: «Je ne lui en ai jamais voulu, pas vraiment, pas au point de partir, je pensais que ça venait avec notre condition. J’en ai parlé à Huguette une fois. Elle m’a dit de me taire et de garder la tête bien haute. Elle avait raison, il n’y avait pas grand-chose d’autre à faire.»

Comme on s’y attend, la bonne tombe enceinte. Madame, jeune femme un peu souffreteuse mariée par pure convention et qui n’aime pas son mari, comprend que l’enfant est de son époux et décide brusquement de le garder. Elle fait croire qu’elle est enceinte, bat froid son conjoint, et garde la bonne sous son toit.

L’enfant naît et le roman bascule. Il faut dire que le monde lui-même autour des protagonistes est en train de bouger. En ce début du XXe siècle, un frisson de liberté parcourt les femmes. Elles ne vont pas tarder à jeter leur corset au feu, même si, dans cette province éloignée, l’idée d’une émancipation paraît très hypothétique.

Reste que, l’espace de quelques mois, tout ce petit monde provincial et bourgeois va envoyer balader les conventions. Anselme, le mari, Victoire, l’épouse, Adrien, le fils, Céleste, la mère véritable, entament une sorte de ballet amoureux qui va tour à tour les pousser hors de leur condition, hors des chemins rebattus. Des liens se tissent qui redistribuent les classes sociales, secouent l’ordre bourgeois. Un vent de liberté souffle tout à coup, petite brise qui rabat vers le lecteur des questions très actuelles: le féminisme, la gestation pour autrui, l’homoparentalité, les questions de genre aussi.

Mais hélas, l’anachronisme, parenthèse enchantée, ne dure pas. La famille, les clercs, les éducateurs, l’entourage veille et empêche l’échappée de Victoire, Adrien et Céleste vers le XXIe siècle. Le roman réaliste reprend ses droits, l’aventure romantique et moderniste se referme.

Amours est un texte singulier, anachronique on l’a dit, mais aussi très prenant. Léonor de Récondo est une fine mouche qui sait vous capturer dans les rets de son récit. Elle vous mène même par le bout du nez jusqu’au bout du livre, après avoir étalé, page après page, toute une palette de sentiments, grands ou petits, exaltants ou drôles.

Amours est un livre un peu déroutant, taillé à l’ancienne dans sa forme, contemporain dans ses questions, attachant par sa trame où les conventions et le tragique reprennent leurs droits après la fête.

* «Pietra Viva» vient de paraîtreen Point/Poche, 181 p.

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«Amours»de Léonor de Récondo

«– Sa mère n’est pas sa mère, et pour Anselme: son père n’est pas son père!– De quoi parles-tu?»
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