Dans son film Editeur, sorti peu avant sa mort accidentelle le 2 janvier dernier, Paul Otchakovsky-Laurens expliquait ses choix par cette phrase: «La vérité, c’est une note juste.» Cette note, il fallait qu’il l’entende vibrer pour retenir un manuscrit. Pour lui, elle résonnait dans des textes très divers, c’est la singularité de son catalogue, qui réunit des auteurs aussi éloignés les uns des autres que Leslie Kaplan, Charles Juliet, Olivier Cadiot, Martin Winckler. Dès lors, il les suivait avec une grande fidélité, ainsi René Belletto, dont il a publié ou réédité tous les livres, depuis la fondation de sa maison en 1983.

La «note» Belletto est un alliage de roman policier et de conte, dans une langue qui mêle l’extrême sophistication aux jeux de mots les plus éhontés. Etre, qui vient après d’autres titres métaphysiques – L’Enfer (1986), Créature (2000), Mourir (2002), Petit Traité de la vie et de la mort (2003) –, est plus du côté de la finitude que de l’existence, on y meurt énormément: suicide, meurtre, accident. Mais ce roman est aussi peuplé de songeries, de rencontres miraculeuses, de créatures énigmatiques. Belletto tisse son récit avec une habileté d’araignée, sème des indices, anticipe, multiplie les pistes.

L’écriture de soi

«J’ai toujours eu peur de tout»: c’est Miguel Padilla qui le dit dans son journal. Ce peintre d’origine espagnole a connu une certaine notoriété. Depuis le suicide de sa femme Dolorès, «tout désir de tout m’avait quitté», confie-t-il. Il ne peint plus, joue un peu de flamenco sur sa guitare, écoute de la musique, du Bach surtout, et regarde de vieux films. Lors d’une de ses pérégrinations mélancoliques dans Paris, il aide une vieille dame, qui lui confie, pour qu’il en fasse le portrait, une photo de sa petite-fille, décédée à l’âge de 13 ans, une rencontre qui va changer sa vie.

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Ce jour-là, les hasards s’enchaînent. Il fait la connaissance de son alter ego, son double négatif, son âme maudite, Armand Mallord, d’origine italienne. Ils se découvrent des ressemblances: tous deux orphelins, mélomanes, amateurs de belles voitures rapides, Méridionaux; ils étaient peintres, ne le sont plus, Padilla par chagrin, Mallord parce qu’il s’estime trop mauvais. Par ailleurs, ils sont également tentés par l’écriture de soi, tout en nourrissant la même crainte: et si les mots, en s’écoulant, emportaient la vie avec eux et la rapprochaient de son terme?

Blondes, belles et jeunes

Grands lecteurs, ils parsèment leur conversation de citations; ce pitre de Mallord l’enrichit d’épouvantables calembours et de plaisanteries du goût le plus déplorable, délicieuses parenthèses dans cet univers éthéré. Ajoutons que tous deux se déclarent plutôt satisfaits de leur apparence et se révèlent assez fats: «Ce bel inconnu», dit de lui-même Padilla; quant à Mallord, son journal nous apprend qu’il se voit comme un «homme à femmes».

Les femmes justement: il y en a de nombreuses, la plupart blondes, belles et jeunes, à l’exception d’une grand-mère sénile et d’une vieille tante acariâtre. Certaines de ces belles ne font que passer dans le lit de Mallord. Mais trois sont appelées à jouer un rôle dangereux pour elles et les autres. La secrète Irène Cuentera n’ose se risquer à écrire pour son compte, elle le fait donc avec les mots d’autrui – travaux de traduction et de réécriture; elle est la confidente de Mallord et, bientôt, la rédactrice du récit de Padilla – ce sont dans ses mots à elle que nous le lisons. Effet de vertige: elle est un objet transitionnel entre les deux hommes, comme le sera aussi une autre blonde, Nathalie Lacroix – tout est en place pour le vaudeville, le drame, la tragédie, à choix.

Le pouvoir des mots

Le flamenco semble annoncer la tragédie: «Si je t’aime, prends garde à toi!» Comble de l’élégance, ces créatures, par ailleurs cultivées, présentent toutes un minuscule défaut qui ajoute à leur charme. Il y aussi une évanescente Marie, sœur des autres beautés: «Splendeur frappante, grande, élancée, seins et fesses dessinés à la perfection dans la ligne du corps.» Est-elle le fruit des rêves de Padilla? Les deux hommes rêvent, nous apprennent leurs journaux, et leurs univers oniriques se ressemblent.

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Etre est une méditation sur le pouvoir des mots, une belle fable sur la littérature, et un jeu de piste amusant où tout semble faire signe. En voici quelques-uns: Padilla habite quai de Béthune, chanté par Aragon; la maison de Nathalie est sise rue Goldberg, comme les Variations; Henner, qui donne son nom à la rue où dansent Nathalie et Miguel, est un peintre de femmes; à Rome, Nathalie habite via Gesualdo, du nom du compositeur qui assassina sa compagne.

En exergue du roman figure La Reine Hortense à Aix-les-Bains (1813), une huile d’Antoine-Jean Duclaux qui représente une jeune femme mélancolique, assise de trois quarts sous une charmille, face à un paysage bucolique. A ses pieds, un petit chien blanc. Nous le reconnaissons pour l’avoir croisé plusieurs fois au cours du récit.


René Belletto, «Être», P.O.L, 288 p.