Amy Winehouse, étoile filante

Documentaire «Amy» retrace la carrière fulgurante et la vie trop brève de la chanteuse

Portrait bouleversant d’une artiste prématurément brûlée, comme Kurt Cobain

C’est l’after hours d’un goûter d’anniversaire. Trois copines se filment en train de manger des sucettes et Amy chante «Happy Birth­day». Elle a 14 ans et la voix d’une jazzwoman de 60 ans. Sans s’adonner aux leurres de l’illusion rétrospective, on peut dire que la gamine montre une phénoménale disposition au chant susceptible de mettre le feu à la musique.

Asif Kapadia, à qui on doit The Warrior, un western himalayen, The Return, thriller d’épouvante, ou Senna, fameux documentaire sur le pilote automobile, retrace la carrière d’Amy Winehouse à travers un montage d’archives, enrichi de témoignages off – managers, musiciens, producteurs, copines, fiancés, Peter Doherty, père, mère, garde du corps…

Fan de jazz depuis son plus jeune âge, dotée d’un caractère fantasque et d’une voix exceptionnelle, Amy Winehouse avait une sensibilité exacerbée qui faisait la force de ses chansons et son malheur. On la compare à Ella Fitzgerald, à Sarah Vaughan, à Dinah Washington. Son timbre rauque, son swing, les arrangements vintage de ses chansons («Les cuivres aux synthés, ce n’est pas moi») sont irrésistibles, de même que le personnage de girl next door, forte en gueule, attifée comme l’as de pique, bigoudis et mascara à la truelle…

La gloire planétaire qui la cueille en 2007 avec «Rehab», sur l’album Back in Black, la fracasse. Psychiquement fragile, atteinte de boulimie, alcoolique, elle s’empêtre dans des relations sentimentales toxiques. Elle joue un remake délétère de Sid and Nancy avec son mari qui l’initie au crack, à l’héroïne et au nihilisme, substances dont elle abuse jusqu’à hypothéquer sérieusement sa santé. Les tabloïds s’acharnent, la traquent jusque dans l’hôtel où elle essaie de se désintoxiquer. Elle sombre, inéluctablement…

L’histoire étant récente, Asif Kapadia a accès à des sources directes, comme les meilleures amies d’Amy, Lauren Gilbert et Juliette Ashby, ou les producteurs Salaam Remi et Yasiin Bey. Quant aux documents visuels, ils abondent, du home movie Betacam aux concerts filmés sur portable, en passant par les photos volées, des rogatons récupérés sur YouTube et des extraits d’émissions TV. Le réalisateur puise dans cette profusion d’images la matière de son portrait. Ce kaléidoscope aux couleurs dénaturées et aux pixels gros comme ça cerne au plus serré le destin tragique de la chanteuse londonienne, sans chercher à embellir la réalité.

Cette «true fiction» n’est pas exempte d’ambiguïté. Sortant à moitié nue et complètement défoncée de chez elle, Amy Winehouse est agressée par des meutes de paparazzi, lacérée par les flashes. Pour ne rien ignorer de la tragédie, Asif Kapadia donne à voir certaines de ces photos auxquelles le film confère une valeur documentaire – il a toutefois écarté les pires, des «trucs infâmes». Destinées à la presse de caniveau, avide du malheur des stars, ces images permettent de contextualiser la fin de la vie de la chanteuse, sa déchéance, pauvre fille paumée, le visage émacié, barbouillé de khôl. C’est à un immense gâchis que nous assistons et dont, avides de sensations, amateurs de trash, nous sommes tous peu ou prou complices.

La dernière apparition d’Amy Winehouse sur scène, à Belgrade, est terrible. Elle ne peut ni ne veut chanter. Entre le désarroi des musiciens et la colère des spectateurs, elle se saborde en direct, accomplit un parfait suicide artistique. Elle meurt chez elle, trois semaines plus tard, le 23 juillet 2011, et entre dans la légende des rock stars foudroyées à 27 ans – Jimi Hendrix, Janis Joplin, Brian Jones, Jim Morrison, Kurt Cobain…

On préfère se souvenir d’elle l’œil vif, le sourire plein de dents, le verbe coloré. De son émotion enfantine quand elle enregistre une chanson avec son idole, Tony Bennett. Elle a le trac, elle se plante, elle se trouve nulle. Le crooner la réconforte, lui parle confraternellement, d’artiste à artiste. Ce respect, cette classe laisse entrevoir ce qu’aurait pu être la vie d’Amy Winehouse, ce rare phénomène vocal, eût-elle rencontré plus de gentlemen et moins de charognards.

VVV Amy, d’Asif Kapadia (Royaume-Uni, 2015). 2h08.

On préfère se souvenir d’Amy Winehouse l’œil vif, le sourire plein de dents, le verbe coloré