Auteure de documentaires à tendance autobiographique, Naomi Kawase se dirige vers la fiction sans rien renier de ses exigences morales et poétiques. Elle butine des images de vie et de mort qu’elle assemble dans des partitions harmonieuses et complexes. Dans Hanezu, elle interroge la mémoire du sol et les réalités qui nous précèdent. Dans Still the Water, elle invoque les vagues de l’océan et les dieux vivant toujours dans l’île de ses aïeux.

De prime abord, An-Les Délices de Tokyo, adapté d’un roman de Tetsuya Akikawa, semble plus pragmatique. Sentaro (Masatoshi Nagase, vu dans Mystery Train de Jarmusch) fabrique et vend des dorayakis, de petits gâteaux fourrés à l’«an», une pâte de haricots rouges confits. Il s’acquitte sans enthousiasme de cette tâche monotone.

Au printemps, sous une neige de pétales de cerisiers, la vieille Tokue (Kirin Kiki, une actrice récurrente de Kore-Eda) fait son apparition. Elle a l’air un peu folle, ses mains sont bizarrement déformées. Elle postule pour un poste d’aide-pâtissière. Sentaro la rembarre gentiment, mais goûte aux gâteaux qu’elle a laissés: ils sont divins.

Tokue revient et enseigne au pâtissier sans joie l’art de la pâte de haricots. Il ne s’agit pas de faire bêtement bouillir les fèves, ce serait leur manquer de respect et altérer leur saveur. Il faut les accueillir, écouter les histoires de soleil et de pluie qu’elles ont à raconter… Le résultat est succulent et les amateurs se bousculent devant l’échoppe de Sentaro.

Une ombre sur le sucre

De cet argument, Hollywood tirerait une success story édifiante. Aspirant à un accomplissement moral, le film de Naomi Kawase vise au-delà. La recette du «an» selon Tokue, c’est la recette du bonheur. Elle consiste à écouter, contempler et prendre le temps de bien faire son travail.

Une ombre tombe sur la confiserie lorsqu’on découvre que la fée des beignets a eu la lèpre, dont ses mains portent les stigmates. Dans les années 50, la lèpre a frappé le Japon et les malades ont été exclus de la société humaine. Honteuse d’avoir trop longtemps ignoré ce pan de l’histoire, Naomi Kawase a voulu que «les spectateurs prennent conscience du problème, à travers un récit accessible à tous. Quand on dénonce un scandale du passé, on est logiquement tenté de le faire durement, de juger trop hâtivement. Avec An, je souhaitais le faire de manière plus posée, afin d’éviter que les querelles anciennes se poursuivent dans le présent. C’est une façon de trouver un chemin vers la paix. Il faut être positif pour construire l’avenir».

Le vent dans les arbres

De vilaines rumeurs arrachent Tokue à la petite pâtisserie, la renvoient dans ses limbes. Sentaro et Wakana, une cliente adolescente en crise, partent la retrouver dans son lazaret du fond des bois. Ils croisent quelques fantômes discrets, frères malchanceux dont les masques difformes ne suffisent à cacher l’humanité.

Naomi Kawase se souvient de son passé de documentariste. Elle souscrit au réel en filmant au plus près les gestes traditionnels du pâtissier. Elle montre avec respect, à juste distance, de vieux lépreux. Elle emmène ses personnages en quête de spiritualité dans une forêt aussi dense que celle de Mogari. Elle reconduit l’animisme qui sous-tend son œuvre. Elle donne à entendre les chansons du vent dans les feuillages, frissonnant comme le souffle surnaturel qui retrousse la roselière de Still the Water quand une âme s’envole. Elle révèle la beauté enfouie des êtres les plus éprouvés par la vie, observe les teintes automnales des arbres qui servent de cénotaphe aux lépreux décédés.

Dans un Japon pressuré par la modernité, condamné à inventer de nouveaux modèles familiaux, peinant à perpétuer ses traditions spirituelles et culinaires, Naomi Kawase nous bouleverse par la simplicité de son propos et son humanisme jamais démagogique. Ode à la vie et à la tolérance, poème de rédemption puisque le pâtissier se rachète de son passé criminel et la réprouvée se réconcilie avec la société, An-Les Délices de Tokyo célèbre avec gourmandise la splendeur du monde et révèle une nouvelle fois la réalité de l’invisible.

{trois étoiles} An-Les Délices de Tokyo (An-Sweet Red Bean Paste), de Naomi Kawase (Japom, 2015), avec Kirin Kiki, Masatoshi Nagase, Karya Uchida, 1h53.