Le premier week-end berlinois s'est achevé, hier soir, sur la projection d'un film japonais en compétition: le très flottant Chloe de Gô Rijû, d'après L'Ecume des jours de Boris Vian. Ce qu'il advient de son héroïne a donné la plus allégorique des ponctuations pour une sélection décidément plongée dans les délices et affres de la sexualité féminine: Chloe, donc, après avoir rencontré l'unique homme de sa vie, contracte une bien curieuse maladie puisque des nénuphars lui poussent sur les poumons et rendent son mari fou. Le début du festival, avec notamment la prestation d'Emma Thompson dans Wit de Mike Nichols (LT du 10 février), avait donné le ton d'une édition 2001 placée sous le giron du portrait de femme.

Portrait de femme, l'exercice est infini et la Française Catherine Breillat s'est chargée, samedi, de resserrer le thème en y ajoutant ce qui fait d'elle une cinéaste monomaniaque: la sexualité féminine. C'est en toute logique, après le scandale surfait de Romance, que son nouveau film, A ma Sœur, était très attendu.

L'accueil a pourtant tourné en eau de boudin. Le boudin en question – en anglais le film s'appelle Fat Girl: grosse fille – se prénomme Anaïs (Anaïs Reboux, 13 ans). A l'âge où les pétales s'ouvrent, Anaïs éprouve une curiosité aiguë pour l'amour physique. Mais son physique peu avantageux la contraint à découvrir le sexe par procuration: la nuit, dans la chambre commune qu'elle partage le temps des vacances avec sa grande sœur Elena (Roxane Mesquida), un joli cœur italien se glisse par la porte-fenêtre et, avec force flagornerie, dépucelle Elena.

Catherine Breillat se place du côté de la grosse fille et, malgré une vraie sincérité autobiographique, sert la vieille tambouille du «mieux vaut être beau que moche» en compilant l'ensemble de ses procédés narratifs. Procédés qui, il faut bien le dire, sont peu cinématographiques: aucune solution filmique autre que des plans séquences pour les dialogues interminables et sentencieux. Il faut un terrible drame pour que cette autopsychothérapie trouve un aboutissement: Catherine Breillat fait massacrer toute la famille pour que seule survive Anaïs, enfin déflorée par un tueur surgi de nulle part. «Comment justifiez-vous que je me sois ennuyé pendant 90 minutes pour un film où vous n'avez rien à dire?» a demandé un journaliste après la projection d'A ma Sœur. «Je ne crée pas des personnages pour que vous les aimiez», a rétorqué la cinéaste.

Le «premier homme» est-il forcément un fou furieux? D'autres films vont dans le sens de Catherine Breillat: la variation de Philip Kaufman sur le Marquis de Sade (Quills); ou encore le joli Disco Pigs de l'Irlandaise Kirsten Sheridan où deux jeunes gens soudés comme les doigts de la main se déchirent à la puberté, le jeune garçon transi laissant éclater sa frustration dans une folie meurtrière.

Mais l'exemple plus probant est à l'exercice dans la suite du Silence des agneaux: Hannibal de Ridley Scott avec Anthony Hopkins en tueur cannibale et Julianne Moore qui reprend le rôle de l'agent du FBI Clarice Starling tenu, il y a dix ans, par Jodie Foster. Au contraire du précédent opus, modèle de manipulation horrifique, Hannibal est un film de pure contemplation, sans poussées dramatiques. Un rêve publicitaire organisé autour des retrouvailles entre Hannibal et Clarice. Car si Le Silence des agneaux était l'observation d'un dépucelage (celui professionnel, psychologique, hautement freudien de Clarice par Hannibal), le travail (trop) léché de Ridley Scott s'axe quasi uniquement sur la frustration de l'héroïne évoluant dans un monde macho, puis s'accrochant comme après la dernière bouée aux messages transis de son «ex» Hannibal qui lui révéla sa féminité.

Film de poses parfois insupportables, Hannibal a au moins le mérite de ne pas construire, comme Catherine Breillat, un discours didactique. Ridley Scott pousse le bouchon autrement, s'inspirant sans le vouloir de ces publicités Impulse où un inconnu vous offrait des fleurs. Telles ces longues déambulations d'Anthony Hopkins sur la piazza della Signoria à Florence. Tiens donc! La même place, filmée exactement sous le même angle, apparaissait ce week-end dans un film de 1919: Die Pest in Florenz, un film d'Otto Rippert écrit par Fritz Lang et projeté dans le cadre de la rétrospective Lang. L'histoire: Julia, une courtisane à la beauté irrésistible transforme Florence, au temps de la Renaissance, en ville dépravée et meurtrière… jusqu'à ce que la peste noire y remette bon ordre.

1919-2001: en quatre-vingts ans, l'effroi ou le péril du sexe n'a pas changé. Les femmes rendent toujours les hommes fous. A peine peut-on lire, aujourd'hui, un féminisme qui n'existait pas alors. Parce que la culpabilité et la punition puritaine, elles, sont toujours les seuls que le cinéma satisfait pleinement.