Ce fut, vraiment, un drôle de NIFFF. Cette année, comme d’autres, le Festival international du film fantastique de Neuchâtel, dont Le Temps est partenaire, a été annulé. Mais ses organisateurs ont tenu à être présents pendant les dix jours prévus, à la fois par des films en ligne et une émission quotidienne sur le web mêlant interviews avec des cinéastes et perspectives sur le futur en compagnie d’écrivains. Le caractère particulier était renforcé par le fait qu’il s’agissait de l’ultime édition de la directrice Anaïs Emery, qui reprendra l’année prochaine les rênes du Festival international du film de Genève. Elle revient sur cette aventure hors norme.

Nos repérages cette année: Huit films fantastiques repérés au NIFFF

Le Temps: Comment avez-vous vécu cette édition si particulière?

Anaïs Emery: C’était bien sûr complètement différent de la préparation d’un festival ordinaire. Dans la situation classique, en simplifiant, la programmation dicte un peu l’ensemble des opérations. Cette fois, pour l’émission de TV et pour les autres offres, nous avons dû changer de manière de faire, fonctionner d’une façon plus horizontale. Les membres de l’équipe ont accepté de prendre des tâches différentes, pour l’écriture et la production de l’émission…

Pour une directrice, n’est-ce pas la pire chose qui soit, de ne pas pouvoir dire adieu à son public sur scène?

C’est hyper triste, oui. Mais cette crise a été globale, je ne peux qu’inscrire ce qui arrive dans ce cadre – rien de personnel! Et pour les invités accueillis en vidéo, ou la rétrospective 20 20 20, j’ai dû plus encore me poser la question du bilan.

Restera-t-il quelque chose de ces expériences en ligne de 2020?

Une question qui montait déjà, mais qui est devenue importante: ce que nous pouvons proposer en ligne, c’est-à-dire ce que nous pouvons archiver. Nous avons eu Ray Harryhausen, Tobe Hooper et d’autres qui sont aujourd’hui décédés, et nous n’en avons malheureusement presque pas de traces… C’est un défi pour tous les festivals.

A propos de cette édition: NIFFF 2020, une expérience de festival

En 2002, «Le Temps» notait que le festival avait sa fragilité en termes de trésorerie ainsi que dans les relations aux sponsors et aux pouvoirs publics… Et Berne vous jugeait «régional et spécialisé». Est-ce resté?

C’est le mandat central d’une direction de festival, ces trois dimensions, trésorerie, sponsors et autorités. Nous n’avons jamais vraiment été «régionaux», il y a très vite eu un public alémanique au NIFFF – et Expo.02 a permis à de nombreux visiteurs de découvrir le festival. Un palier a été franchi en 2005 avec la remise ici du Méliès d’or, le prix de la fédération des festivals de fantastique à laquelle nous avons adhéré en 2003. On a alors franchi un cap sur le plan international.

En 2003: Le Festival international du film fantastique de Neuchâtel trouve ses marques

Quel a été le jalon suivant?

Vers 2010, avec une plus grande ouverture au cinéma fantastique suisse et le souci de la relève dans ce domaine, mais aussi avec la mise sur pied de NIFFF Extended, qui aborde la littérature et d’autres domaines.

Le festival est passé de 3000 spectateurs à 48 000, de 300 000 francs à 2,3 millions. Dans un pays qui n’a pas vraiment de tradition de gestion culturelle, comment tient-on une telle évolution?

En comptant sur l’équipe, et en apprenant à chercher des compétences auxquelles on ne pense pas forcément. Au début, on cherche des profils très universitaires – en résumé, des gens propres aux milieux culturels, d’où nous venons. Mais un festival a besoin d’autres cultures. C’est devenu majeur concernant la numérisation, où on rencontre tellement d’interlocuteurs… On constate que plus les outils numériques de communication deviennent simples et interactifs pour l’utilisateur, plus ils sont complexes à gérer pour nous.

Au début du NIFFF, on se situait déjà dans l’idée que le genre sortait du ghetto, qu’il n’était plus aussi méprisable qu’avant… Qu’est-ce qui a changé?

L’internationalisation, par exemple. Nous montrons des films de pays musulmans, ce qui aurait été impossible avant, ou d’Iran, d’Amérique du Sud, d’Afrique… Et il y avait peu de parole donnée aux femmes. N’oubliez pas aussi qu’à l’époque, on n’aurait jamais imaginé qu’un film de genre soit récompensé à la fois par la Palme d’or et l’Oscar. De plus, le fantastique a un aspect générationnel, il amène des gens de chaque génération au cinéma. Du côté des cinéastes, les outils numériques offrent de nouvelles perspectives, et les jeunes se disent qu’ils peuvent dépasser leurs maîtres…

Le NIFFF est resté timide concernant les technologies comme la réalité virtuelle…

Pour aborder de tels domaines, il faut des gens qui dominent pleinement ce langage et ses possibilités. Nous avons préféré nous associer, notamment, au festival de Genève et aborder les questions de narration que posent ces outils dans nos conférences sur le storytelling ainsi que notre symposium «Imaging the Future».

L’Asie reste au frontispice du festival, mais en vingt ans, elle s’est bien installée, par exemple dans les offres en streaming. Est-ce toujours stratégique?

Notez que dans les années 2000, on a cru que le cinéma asiatique allait enfin être bien distribué, entrer dans les circuits ordinaires. Ce n’est pas arrivé. Il reste donc important pour le NIFFF, aussi par les réseaux que nous entretenons, la compétence que nous avons développée. Et au-delà du Japon et de la Corée du Sud, on voit l’affirmation toujours plus vive d’autres pays du Sud-Est, Indonésie, Philippines… Il y a tant de découvertes à faire.

Quelques grands moments au fil de ces années?

Dans les premières éditions, nous étions surpris par les réactions des invités, je pense à Ray Harryhausen ou à Stuart Gordon, qui, en arrivant, nous lançaient: «Mais vous êtes des enfants!» Il y a eu de grandes rencontres, par exemple George R. R. Martin, mais je pense aussi à des moments avec l’équipe.

Des regrets?

Pas de grands regrets. Je songe à Kathryn Bigelow, que nous avons essayé d’inviter à plusieurs reprises, ou à Julia Ducournau (grave).

Des femmes, déjà peu présentes dans le fantastique. C’est la double peine?

Il y a deux ans, à la conférence des festivals suisses, nous avons analysé la part de femmes dans nos sélections. Le NIFFF n’était pas aussi loin des autres festivals qu’on le penserait! Mais il est vrai que dans ce domaine, il sera plus facile d’avancer pour un festival généraliste que dans le domaine du fantastique. Celui-ci reste en retard.

Président jusqu’à l’année passée, Jean Studer estimait que le NIFFF devait sortir de ses neuf jours annuels, devenir un centre de compétences permanent…

C’est juste. Et travailler toujours plus avec la relève. Les jeunes réalisateurs ne s’embarrassent plus de la question du genre voyou, ils ont des interrogations multiples et pratiques, et nous pouvons permettre des rencontres, des croisements, des projets.

A ce sujet: Jean Studer: «Le NIFFF doit devenir plus qu’un festival»

On peut voir le fantastique comme un art dominé par de grandes figures (John Carpenter, etc.) qui deviennent rares… N’est-ce pas dangereux pour un tel festival?

C’est peut-être la perspective de davantage de liberté. De penser à la relève, aux nouvelles pratiques, d’accueillir d’autres personnes – d’autant que, surtout avec la crise de cette année, nous nous sommes habitués aux interventions d’invités à distance. Actuellement, on juge les festivals sur leurs grands invités et leurs chiffres d’entrées. Avec la limite de nos salles, des mesures sanitaires qui pourraient durer, peut-être devrons-nous composer avec un peu moins de public. Et chercher d’autres voies. Ce qui devient central est l’expérience du festivalier, par divers canaux, à des moments différents.


Les neuf émissions de NIFFF TV sont proposées en ligne.