Stéphane Demoustier a réalisé «La Fille au bracelet» et mis en scène sa sœur, Anaïs, dans le rôle de l’avocate générale. Le Temps a pu rencontrer ces deux artistes.

Le Temps: Anaïs, vous êtes actrice, Stéphane réalisateur, vous avez une sœur qui est orfèvre. D’où vient la fibre artistique des enfants Demoustier?

Anaïs Demoustier: On ne sait pas. Nos parents ne sont pas artistes, ni même cinéphiles. Nous y sommes venus chacun dans notre coin.

Stéphane Demoustier: Il n’y avait pas de cinéma à la maison, pas même de livres. On est une famille de province où la culture n’avait pas une grande place. Mais si nos parents ne sont pas artistes, ils sont en revanche tolérants. Ils ont accepté qu’on fasse ce qu’on voulait.

AD: Carrément. Ils nous ont même soutenus dans ces directions parfois un peu étranges pour des parents. Ils ne sont pas réfractaires.

Stéphane, vous avez dix ans de plus qu’Anaïs. Jouiez-vous ensemble?

AD: Il jouait avec moi, mais je ne jouais pas beaucoup.

SD: Elle n’avait pas conscience que c’était un jeu…

AD: Il m’a traumatisée avec des blagues. Mais on était complices.

Pourquoi avez-vous choisi votre sœur pour tenir le rôle de l’avocate générale?

SD: En faisant des repérages dans les tribunaux de cour d’assises, j’ai remarqué qu’il y avait souvent des femmes très jeunes parmi les avocates générales. Leur jeunesse tend à les rendre parfois agressives, véhémentes, plus royalistes que le roi… Elles ont beaucoup à prouver. J’ai pris Anaïs parce que c’est ma sœur et que je l’aime bien et lui ai proposé ce rôle parce que je ne l’avais jamais vu jouer dans ce registre.

Anaïs, on a effectivement l’habitude de vous voir dans des rôles plus doux…

AD: C’est indéniable. Je n’ai jamais eu un rôle aussi dur.

SD: C’est que je la connais bien!

Ça vous a plu?

AD: Oui! J’ai eu du plaisir à être méchante. Enfin, pas méchante, mais rigide, ambitieuse, offensive… J’aime le texte. Le tribunal, c’est comme une sorte de théâtre, la parole a une place très importante.

La parole est prépondérante au tribunal, mais le geste limité…

AD: Oui. J’avoue qu’on se sent pris dans cette espèce d’étau qu’est le dispositif imposé par la cour. Même la robe est un peu suffocante. Mais c’est une contrainte stimulante.

SD: Le film fait le pari de reposer sur la parole. C’est elle qui donne à voir et captive l’auditoire. On a l’impression de voir la scène telle qu’on nous la raconte. La parole est un enjeu de mise en scène.

AD: La place qu’ont les silences est importante aussi. La sauvagerie de l’accusée, ce qui ne se dit pas dans la famille, le regard du père…

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C’est difficile de diriger sa petite sœur?

SD: Ben, non, pas du tout. Avec chaque acteur, il y a une porte d’entrée pour communiquer avec lui. Il faut un langage commun. C’est plutôt facile avec Anaïs, parce qu’on se connaît. Le langage commun existe déjà, on gagne du temps.

C’est difficile d’être dirigée par son grand frère?

AD: Ben pareil. Souvent avec un metteur en scène, mon envie est qu’on se comprenne l’un l’autre. Avec Stéphane, c’était très rapide. Je captais vite, je connais ses goûts, tout était plus rapide que d’habitude

SD: J’ai été surpris de voir de quelle manière elle s’emparait du rôle. Ça m’a surpris et dépassé. Elle m’a permis d’aller plus loin dans ce personnage que ce que j’imaginais.

Vos trois films Terre battue, Allons enfants et La Fille au bracelet tournent autour de l’adolescence. Pourquoi?

SD: C’est inconscient. Je pense que c’est un âge captivant, on est encore en mouvement, en ébullition. Un âge incandescent, de la matière dramaturgique passionnante. C’est vachement beau de filmer le visage de gens qui sont en devenir, et le cinéma est un art du mouvement.

AD: A la fin de l’adolescence, je me suis dit: «Quel dommage, je ne pourrai plus avoir de rôles comme ceux de «A nos amours» ou de «L’Effrontée»… Je trouvais que l’adolescence est l’âge le plus passionnant à incarner.

La force du film réside dans le fait qu’on ne saura pas si Lise a tué Flora. Avez-vous une intime conviction?

SD: Oui, mais je ne sais pas. Tout au début du tournage, Melissa [Guers qui tient le rôle de Lise, ndlr] m’avait posé la question: mon personnage est-il coupable? Je lui ai dit: «Je ne sais pas. C’est à toi de décider, mais ne me le dis pas.» Le film ne parle que de l’intime conviction. J’aime le personnage de Lise, je n’ai pas envie qu’elle soit coupable – je suis comme ses parents finalement, comme nous tous, sans doute. Je voulais faire un film sur l’altérité. Est-ce qu’on connaît vraiment ses proches?

Et vous, Anaïs, quelle est votre intime conviction?

AD: Je suis bonne élève. Lorsque je joue un personnage, je m’efforce de le comprendre. Je me suis donc mise à la place de l’avocate générale et j’ai cru qu’elle était coupable. J’y crois encore.

SD: Anaïs va sans doute faire appel…

Qu’est-ce que vous admirez le plus chez votre frère?

AD: Oh! Quelle question! Vous êtes affreux! Euh… Son intelligence. Il a dix ans de plus que moi. Vous imaginez, avec trois sœurs! Il est une sorte de roi dans la famille! Il a énormément de qualité: sa fidélité, sa rigueur, sa pudeur. J’aime beaucoup les gens pudiques, je déteste l’hystérie. Sur ce film, j’ai été impressionnée par l’intelligence de la mise en scène.

Et vous Stéphane, qu’admirez-vous chez Anaïs?

SD: Son talent. C’est une actrice-née. Ça m’impressionne. Elle est faite pour ça, elle a un don. Elle est tellement limpide, tellement rapide. Son talent est lié à la rapidité.

AD: Marrant… Ma prof de Cours préparatoire m’appelait Speedy Gonzales… Elle me disait que ça me jouerait des tours parce que je finissais toujours avant les autres et faisais des fautes d’inattention liées à ma rapidité. Aujourd’hui encore, je parle très vite, je fais tout très vite dans la vie, c’est un défaut.