L'été cinématographique n'est plus ce qu'il était. Autrefois propice aux reprises (jusqu'à la fin des années 70 environ), la saison creuse était devenue l'occasion pour les distributeurs de liquider leur stock de films en attente, médiocres ou peu commerciaux. Cet été pourtant aura vu s'accentuer une tendance perceptible depuis le début des années 90: le lancement de blockbusters – autrement dit de films hollywoodiens à gros budget et vedettes – dans la foulée immédiate de leur sortie américaine. Pour preuve les Gladiator, Fous d'Irène, Le Patriote, Mission: impossible 2, Big Mamma, En Pleine Tempête et autres X-Men. Devant cette offensive, la réplique française ne s'est pas fait attendre avec des films aussi divers que La Parenthèse enchantée, Promenons-nous dans les Bois, Jet Set, Total Western, Les Destinées sentimentales et Harry, un ami qui vous veut du bien. Joie et béatitude cinéphile? Voire.

Si les exploitants de salles peuvent sans doute se féliciter de la décision des distributeurs américains d'occuper le terrain, le spectateur, lui, n'a pas vraiment de quoi pavoiser – sans parler du petit distributeur. En fait, c'est encore à un appauvrissement de l'offre que l'on assiste. Car il ne faut pas croire que la partie se joue sur pied d'égalité! Là où un film hollywoodien, véritable machine de guerre, est lancé à grands renforts de publicité sur tout un territoire (en Suisse romande en même temps qu'en France) avec une quantité impressionnante de copies, le film français, lui, doit en général se contenter d'une sortie limitée aux grandes villes, avec trois-quatre copies, en espérant un bon résultat pour pouvoir ensuite circuler. Quant aux autres films, toujours plus menacés, ils se contenteront des miettes.

La situation de quasi-monopole de l'exploitation qui existe dans certaines régions (Lausanne, canton de Neuchâtel) et l'arrivée des multiplexes sont les alliés objectifs de cette logique. A quoi reconnaît-on un multiplexe? Au fait qu'il programme exactement les mêmes films que le multiplexe voisin! A savoir les blockbusters plutôt que leurs concurrents français ou autres, plus une poignée de films apparemment inamovibles «pour les familles»: cet été Pokémon, Fantasia 2000, Stuart Little, Les Pierrafeu à Rock Vegas, eux aussi distribués par les majors américaines. Voyez ce que sont devenues les promesses de diversité du Ciné Village Balexert à Genève: envolées dès les premières difficultés venues!

Côté qualité, ce premier «été américain» aura été bien morne. Après un assez bon départ avec Gladiator et Fous d'Irène, la suite aura surtout témoigné de la dégradation inexorable de la production hollywoodienne. Quant aux films dits familiaux, ils sont surtout de nature à tuer dans l'œuf un goût naissant. Qui, au vu de tout cela, douterait que le cinéma est encore un art n'aurait pas tort…

On l'a déjà observé en Allemagne, en Italie, ou plus récemment dans les pays de l'Est: là où s'imposent les Américains, l'herbe – entendez la diversité et la production locale – ne repousse plus. Véritable fer de lance de l'empire, le cinéma hollywoodien n'a pas par hasard des ambitions hégémoniques: c'est autant le fait d'une stratégie politique délibérée que d'une logique commerciale. A partir des années 80, celle-ci impose de rentabiliser de plus en plus vite des films de plus en plus chers. Car si le marché nord-américain permet parfois de rattraper les frais engagés, c'est désormais le reste du monde qui génère le bénéfice éventuel, en attendant les retombées des marchés vidéo et TV.

Pas étonnant que la première victime soit un autre cinéma américain, indépendant de financement, de goût et d'opinion. Alors qu'elles distribuent imperturbablement leur camelote, les majors font aujourd'hui de la rétention pour les quelques films intéressants sur lesquels elles ont encore les droits. Même plus la peine de les solder durant l'été, a décrété Los Angeles. Adieu donc Get on the Bus de Spike Lee, Beloved de Jonathan Demme, In Dreams de Neil Jordan, Limbo de John Sayles ou The Winslow Boy de David Mamet, aux copies pourtant sous-titrées et prêtes. Et nos gros distributeurs locaux (Ascot Elite, Rialto Films) d'emboîter le pas: bye bye The Apostle de Robert Duvall ou Henry Fool de Hal Hartley. Sans parler de ceux que plus personne ne prend la peine d'acquérir pour un marché aussi aléatoire: c'est ainsi que s'entassent les inédits de John Carpenter, Paul Schrader, Alan Rudolph, Steven Soderbergh, Whit Stillman ou Larry Clark. Bientôt, ces créateurs n'auront plus d'autre choix que de rentrer dans le rang ou de se taire, à l'image de feu Paul Bartel. Comme quoi Cecil B. DeMented de John Waters (actuellement visible à Genève et Lausanne) est à prendre diablement au sérieux!

Quant au «reste du monde», ne subsiste pour lui de place dans nos salles que pour quelques films ou auteurs phénomènes (Almodovar, Kitano, von Trier). Tous les autres gagnent leur peu de visibilité dans les festivals, où quelques rares allumés du 7e art viennent encore les repérer dans l'espoir de pouvoir les présenter dans quelques lieux off, en dehors du circuit commercial.

Est-ce vraiment ce que nous voulons? Ou sommes-nous prêts à défendre le droit de préférer Les Destinées sentimentales à Mission: impossible 2, Fleurs d'un autre monde à Big Mamma ou Cecil B. DeMented à 60 Secondes chrono? Lorsque Buena Vista, le bras de distribution de Disney, empoche à Locarno le Prix du public pour Hollow Man (et la position de Paul Verhoeven, Hollandais à Hollywood, doit aussi être considérée à cette lumière), on se rend compte qu'il pourrait déjà être trop tard. Triste été, en vérité.