Bayreuth et son Festspielhaus n'échappent pas à leur histoire. La verte colline, au sommet de laquelle Wagner avait fait construire son théâtre entre 1872 et 1875, était devenue le symbole même de l'Allemagne nazie depuis que Hitler en avait fait son lieu culturel de prédilection. Les photos qui montrent le dictateur aux côtés des membres de la famille Wagner, et notamment de Winifred, l'épouse de Siegfried, sont dans toutes les mémoires. Le Führer, que les deux enfants Wieland et Wolfgang Wagner appelaient «Onkel Wolf», était un habitué non seulement du Festspielhaus mais encore de Wahnfried, la maison de Wagner à Bayreuth.

Un héritage pareil pouvait sembler impossible à secouer. Bayreuth n'était-elle pas à jamais compromise, et avec elle la musique de Wagner? Certains le pensent, notamment en Israël, où sa musique est encore largement considérée comme taboue. Et pourtant, pour quiconque refuse le simplisme d'une pensée esthétique et politique manichéenne, Bayreuth, la Bayreuth du festival, est bel et bien renée sous la double impulsion des enfants de Winifred, les petits-fils du compositeur.

Vendredi 28 août, une page décisive de cette renaissance s'est tournée. Au troisième lever du rideau consécutif à la fin du Parsifal de Stefan Herheim, on a vu apparaître, assis entre Kundry et Parsifal, un petit homme de 89 ans sans lequel rien du succès actuel n'aurait été possible. Wolfgang Wagner prenait congé d'un festival, après cinquante-sept années de règne!

De l'avis général, lorsque le théâtre rouvrit ses portes durant l'été 1951, la charge artistique reposait sur les épaules de Wieland, dont l'audace innovatrice permit de rompre avec ce que la tradition théâtrale du lieu avait de sclérosé. Après le décès de Wieland, en octobre 1966, Wolfgang se retrouvait seul à porter la responsabilité artistique et financière. Non dénué de talent, mais sans ressources créatives particulières, il comprit que l'avenir du festival dépendait non seulement de la participation des meilleurs chanteurs mais encore de la collaboration de grands metteurs en scène étrangers. On se souvient du Ring de Chéreau dirigé par Boulez - monté pour le centenaire de l'œuvre.

L'irrévérence de Katharina

A Wolfgang succéderont ses filles Eva et Katharina Wagner, respectivement enfants d'un premier et d'un second mariage. Fidèle à la volonté du patriarche, le Conseil de fondation en a décidé ainsi (LT du 2.09.08). Dans ce contexte, il vaut la peine de revenir sur le spectacle le plus controversé de cet été: la version que Katharina Wagner, justement, offre des Maîtres chanteurs. A un premier niveau, la seule objection que l'on pourrait faire à cette mise en scène irrévérencieuse est qu'à la fin Walther von Stolzing, dont le chant initial fait figure de petite révolution, est réabsorbé dans la communauté des autres maîtres comme un adolescent turbulent qui s'est assagi.

Chez Wagner, c'était, en vérité, le contraire qui se passait: grâce à la médiation de Hans Sachs, la communauté s'adaptait à la nouveauté du chant de Walther qui gardait son originalité. L'ironique manière dont il est absorbé comme une vedette du show-biz est indiscutablement un clin d'œil à la modernité plus qu'une adaptation respectueuse.

L'ombre de Hitler

Mais les mérites de Katharina Wagner sont d'un autre ordre. L'œuvre devient chez elle le lieu d'une réflexion sur la création artistique en général - Walther est représenté comme un peintre, Sachs comme un écrivain - et sur l'histoire. Ou, pour dire la même chose autrement: ce que Katharina met en scène, ce n'est pas Les Maîtres chanteurs comme tels, c'est l'idée qu'on peut se faire d'une telle œuvre et de sa place dans l'histoire de Bayreuth et de l'Allemagne. Pas plus qu'elle ne pouvait ignorer que Die Meistersinger étaient l'œuvre préférée de Hitler, pas plus l'arrière-petite-fille du compositeur ne pouvait-elle se dispenser de réfléchir aux conditions qui rendraient cette œuvre acceptable aujourd'hui.

Le résultat de sa réflexion consiste à dire: je vais monter l'œuvre tout en montrant ce qu'elle a été. De là, ses partis. Si l'on s'en tient au livret (et au sens de la musique), Hans Sachs est la figure généreuse et médiatrice d'une utopie sociale et artistique qui parvient à réconcilier les différences d'une époque tiraillée entre tradition et modernité. Faire de lui un double de Hitler est donc absurde. Et pourtant, il ne fait aucun doute qu'entre 1933 et 1945 Sachs fut, non seulement pour Hitler mais aussi pour bon nombre d'Allemands, une figure d'identification élective.

C'est cette histoire-là que Katharina Wagner a voulu rappeler et qu'elle a bien fait de rappeler. L'Allemagne contemporaine n'a plus rien de l'Allemagne hitlérienne. Mais elle doit cette différence à la lucidité avec laquelle elle sait et saura regarder son passé.