Culture

Anatomie rêveuse d’une danseuse sublime

Le chorégraphe français Aurélien Bory célèbre la danseuse japonaise Kaori Ito dans «Plexus», pièce prodigieuse de maîtrise, à voir ce week-end encore au Théâtre de Vidy, avant une tournée en France

Rêver Kaori Ito. Son pas suspendu de danseuse. La nuit de ses paupières. Sa silhouette de puma des neiges. Son enfance charpentée par le ballet auprès de maîtres japonais. Sa jeunesse au thé vert. Le New York où elle se nourrit, à 20 ans, de toutes les techniques de la danse. Rêver Kaori Ito, c’est ce que le chorégraphe français Aurélien Bory fait au Théâtre de Vidy, ce week-end encore. Sa pièce s’appelle Plexus. Elle marquera.

Que font-ils donc de si rare, Aurélien Bory et Kaori Ito? Ils s’accordent comme le peintre et son modèle. C’est qu’à l’origine, il y a le désir d’Aurélien de portraiturer Kaori. Il l’a vu épouser les nuages dans des spectacles de Philippe Découflé et de James Thierrée – Au Revoir parapluie, à Vidy en 2007. Il a admiré la pureté de son geste, la hardiesse de ses figures, sa soif de vertige. Il s’est dit que son aura était un trésor. Il lui a donc proposé une pièce qui serait une empreinte.

Car Aurélien Bory n’est pas du genre à réduire son sujet à une posture. Son œuvre, depuis dix ans, emprunte ses tours aux trapézistes, aux cascadeurs et aux grands maîtres de l’abstraction picturale. Davantage qu’un visage, Kaori Ito est ici un paysage, fût-il intérieur. Ou mieux, une architecture, c’est-à-dire la possibilité d’un volume, d’une pente, d’un renversement de perspectives.

Au début de Plexus, Kaori Ito est un cœur battant dans le silence. Elle se détache à peine d’une toile bleu pétrole, plissée, rideau de théâtre ou plèvre. Dans une main, un capteur qu’elle porte à son sein. Et dans l’ombre alors, ce sont des battements qui résonnent, l’intimité dans ce qu’elle a de plus élémentaire. Plexus est un portrait organique, avec tissus et fibres multiples. Le corps comme étoffe si on veut.

Mais voici que la nuit se met à trembler dans un gong entêté, grondement d’orage lointain ou séisme étouffé. Et Kaori Ito alors de se volatiliser dans une convulsion, absorbée par le rideau. Elle réapparaît à présent, captive d’une boîte géante, déchirée entre mille lianes tendues, baguenaudant comme une croche capricieuse au milieu d’une portée. Tout son corps s’incline, au bord de la chute, et c’est merveille qu’elle résiste ainsi à la gravitation. Plus tard, bien plus tard, elle s’échappera sur les hauteurs, devenue liane elle-même, ombre traquée jusqu’au ciel.

Que disent ces bras martiaux selon l’humeur, cette silhouette qui s’improvise guerrière, cette danseuse qui parade en dompteuse de dragon, cette fugitive qui se joue de toutes les mailles d’un destin capricieux? Ils suggèrent l’idéal d’une interprète qui se fond dans la toile d’un autre pour accéder à elle-même, ce cratère où expériences et souvenirs se mêlent en lave. Plexus touche à ce qu’il y a de plus profond – le cœur battant du début – sans sacrifier au sentiment.

Ce solo r éussit donc cela: donner une matière et un mouvement à ce qui échappe généralement au regard, les mille courants qui font la qualité d’une présence en scène. Kaori Ito file comme l’encre d’une calligraphie, aussi prégnante qu’énigmatique. Aurélien Bory présentait en 2005 à Vidy une pièce farceuse, à la géométrie redoutable, où des acteurs perdaient littéralement la tête. La mécanique était vertigineuse. Ce jeu s’appelait Plus ou moins l’infini. Ce titre-là est aussi taillé pour ­Kaori Ito.

Plexus, Lausanne, Théâtre de Vidy, jusqu’au 16 décembre, sa à 19h30; di à 18h30; loc. 021 619 45 45. 1h.

«Plexus» est un portrait organique, avec tissus et fibres multiples. Le corps comme étoffe si on veut

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