Critique: «La Petite Fille aux allumettes»

Andersen, cet élixir de vie

Ne pas subir sans rien dire. Si Julie Annen, jeune auteure et metteure en scène d’origine genevoise, a choisi d’adapter La Petite Fille aux allumettes, c’est que ce conte, à l’issue glaçante, a libéré une parole longtemps enfouie chez elle. Enfant, elle a éprouvé dans sa chair et son âme la pauvreté et la honte. Avec sa famille, elle a vécu une année durant dans un camping-car, à la périphérie du monde. Les mots pour le dire ont fait défaut, jusqu’au jour où elle a découvert le conte d’Andersen. Son désarroi face aux interrogations de son fils a eu cette vertu, faire sauter le verrou du secret et réhabiliter une part d’elle-même.

Sur la scène du Théâtre Am Stram Gram, la cruauté du conte n’est pas évacuée. Le froid d’un soir de réveillon menace d’emporter une fillette perdue dans la forêt puis au milieu des passants, indifférents. La peur de ne pas trouver des allumettes pour sauver sa maman malade, la faim, la douleur de l’abandon. Mais les dés ne sont pas jetés. Car Julie Annen a voulu donner une chance à la vie en convoquant l’imaginaire. Elle a ainsi sollicité un millier d’enfants pour livrer d’autres issues à la tragédie. La réécriture du conte a aussi bénéficié du concours de Fabrice Melquiot, le directeur des lieux. Et c’est une réussite.

Transposée dans un contexte contemporain, la précarité comme terreau du drame a ce parfum familier et amer. Mais la beauté de la proposition, c’est d’émailler le récit de moments tendres et drôles, sans jamais cesser de souffler sur les braises de vie. Chaleureux et sensible, le spectacle est aussi un bel hommage au pouvoir des histoires.

Sur une scène dépouillée, un quatuor de comédiens, manteaux, écharpes et bonnets bien vissés, raconte. En chœur ou à tour de rôle, puis en campant tel ou tel personnage. Seule l’héroïne est absente du plateau, mais présente par la voix. Une voix off qui résonne juste. «Avec mémé, les histoires finissaient toujours bien. C’est comme ça que je sais qu’il n’y a pas de loup dans nos bois. Même si j’ai un gilet rouge!»

Mais dans la forêt, la fillette tremble. Le chœur se fige, et ce sont des silhouettes d’arbres qui se détachent du sol. Salvatore Orlando, Peter Palasthy, Viviane Thiébaud et Mathieu Ziegler ont cette plasticité. Le sens du comique aussi, dans des numéros dansés et chantés (hallucinations qui saisissent l’héroïne), ou en restituant les paroles creuses d’adultes sourds à la détresse alentour.

Des voix enfantines se bousculent en off. Et la fatalité bat déjà en retraite.

Théâtre Am Stram Gram à Genève, jusqu’au 15 avril, dès 6 ans, 1h, 022 735 79 24, www.amstramgram.ch