András Schiff, entre classicisme et dissidence

Classique Le pianiste hongrois joue ce soir son répertoire fétiche au Verbier Festival

Né en 1953, il est l’un des orfèvres du clavier, versé dans Bach et le classicisme

C’est un homme délicieux. Il parle d’une voix douce, ce qui ne l’empêche pas de se positionner avec fermeté. András Schiff n’a plus mis les pieds en Hongrie depuis plusieurs années et ne veut plus y jouer, tant que le premier ministre conservateur, Viktor Orban, sera au pouvoir. «Je ne peux pas approuver la situation politique actuelle en Hongrie. Certes, ce n’est pas une dictature. Il y a la liberté de mouvement et, rien que dans le secteur littéraire, l’activité est florissante avec d’excellents écrivains. Mais les médias, TV et radio, sont sous contrôle. Ça me préoccupe beaucoup.»

Né au sein d’une famille juive, de parents qui ont survécu à l’Holocauste, le pianiste hongrois partage aujourd’hui sa vie entre Florence, Londres et Bâle. Européen convaincu, il promène ses interprétations de Bach, Mozart, Schubert et Beethoven dans le monde entier. Il y a près de 40 ans que son talent a émergé sur la scène internationale, depuis qu’il a été finaliste au Concours international de Leeds en 1975. Il quittait la Hongrie quatre ans après pour entamer une carrière de haut vol, couronnée par des séries de récitals consacrées aux œuvres de clavier de Bach ou aux 32 Sonates de Beethoven, jouées à Londres et à la Tonhalle de Zurich.

Serait-il devenu pianiste si sa mère avait accompli cette vocation, une génération avant lui? «Je suis né en 1953, l’année de la mort de Staline. Ma mère avait fait des études avec un très bon professeur à l’Académie Franz Liszt de Budapest. Puis, durant la Deuxième Guerre, toute la famille a été déportée dans des camps de concentration. Ils devaient prendre un train pour Auschwitz. Le chemin de fer a été bombardé par les Alliés, ce qui fait que le train a été dévié en Autriche. Ils se sont arrêtés près de Wiener Neu­stadt et se sont retrouvés à faire des travaux forcés dans une exploitation agricole.» La mère d’András Schiff – qui a donc survécu – n’a jamais poussé plus loin sa vocation au sortir de la guerre. «Elle n’a pas eu la force mentale et émotionnelle de poursuivre avec la musique.»

Le petit András, lui, s’intéressait au football avant tout. A voir le grand musicien qu’il est devenu, si discret et stylé, on ne l’imagine pas en sportif invétéré. «Je suis un enfant unique. J’étais très indiscipliné, un peu sauvage.» Puis voilà que ce piano droit, à la maison, l’interpelle. «J’entendais de la musique à la radio et j’essayais de la jouer à un doigt sur le piano. Apparemment, je chantais avant de pouvoir parler.» A 4-5 ans, il se met au piano. Sa mère préfère l’envoyer chez un professeur que de parfaire l’apprentissage elle-même. «Je n’étais pas un enfant prodige, Dieu merci! Je jouais une demi-heure par jour… et beaucoup au football!»

A six ans, András perd son père. Sa mère l’emmène voir de «merveilleux concerts», avec les gloires de l’époque, comme Sviatoslav Richter, souvent en tournée en Hongrie, Arthur Rubinstein et Annie Fischer. «Elle avait cette poésie, le son, et la musicalité naturelle qui a pratiquement disparu aujour­d’hui – dans Schumann en particulier.» A force d’être exposé à pareils interprètes, la vocation de pianiste se dessine. «A 11-12 ans, j’ai réalisé qu’il me fallait travailler beaucoup plus. Une heure par jour, ce n’était pas assez!»

L’adolescent est mis à rude école. A l’Académie Franz Liszt de Budapest, on met l’accent sur le répertoire solo, mais aussi sur la musique de chambre. «Nous travaillions très dur. L’académie était comme une oasis dans le désert en ces jours encore très gris du communisme. En 1968, nous vivions déjà les premières années du «socialisme du goulash» de Janos Kadar. Comparé à l’Union soviétique et à la RDA, c’était supportable.» Parmi les «merveilleux professeurs» auxquels il doit tant, il cite Ferenc Rados, aujourd’hui âgé de 81 ans, qui donne des master class cet été à Verbier! Et puis György Kurtág. «J’avais 14 ans lorsqu’il m’a donné mon premier cours autour de l’Invention à trois voix en mi majeur de Bach. La leçon a duré trois heures, et on n’était pas allé au-delà de huit mesures! Il ne lâchait rien, mais cette première leçon m’a ouvert tout un monde.»

Le jeu d’András Schiff est d’une grande clarté. Bach, justement, figure au cœur de son répertoire. La transparence polyphonique, le jeu des sonorités, l’extrême souplesse – avec une dose de sensualité! – qu’il apporte à cette musique tranchent avec l’approche très mécanique qui prévaut parfois. En concert, on découvre un autre homme qu’au disque, où son jeu peut paraître trop apprêté. Avec les années, cet homme de bon goût prend toujours plus de risques. Il fallait l’entendre, l’autre soir, dans cette Bagatelle Opus 126 No 4 de Beethoven («Presto»), où son piano semblait rager contre l’orage dans la Salle des Combins.

Ne pas se fier à son regard bleu porcelaine, donc. Outre ses positions de dissident pacifique (il a renoncé à vivre en Autriche et à y donner des concerts quand Jörg Haider est monté au pouvoir), il regrette les effets pernicieux de la globalisation. «Le monde a énormément changé. C’est devenu un très petit endroit. Beaucoup de choses et de personnes sont trop similaires. Il n’y a plus cette saveur distincte que l’on pouvait éprouver en écoutant le Philharmonique de Berlin, le Philharmonique de Leningrad ou l’Orchestre de la Philharmonie tchèque.» Et de citer le livre de Stefan Zweig Die Welt von Gestern.

Nostalgique, András Schiff est pourtant décidé à vivre avec son temps. Il défend les particularismes européens à une époque où l’anglais est devenu la première langue internationale. «La musique et la langue ont toujours été intrinsèquement liées. N’oubliez pas que Beethoven ne parlait peut-être pas un mot d’anglais! Et Schubert s’exprimait dans un dialecte autrichien-viennois, ce qui n’est pas la même chose que le hochdeutsch de Hanovre ou Hambourg.» Nul doute qu’il fera sentir ces différences, ce soir à Verbier, dans les dernières Sonates de Haydn, Mozart, Beethoven et Schubert, puis vendredi, au ­Gstaad Menuhin Festival.

András Schiff, ce soir à 20h à l’église de Verbier. www.verbierfestival.com Ve 24 juillet à 19h30 à l’église de Saanen. www.gstaadmenuhinfestival.ch

«Le monde a énormément changé. C’est devenu un très petit endroit»