André Beucler. Gueule d'amour. Gallimard, coll. Folio, 240 p.

Max Jacob le considérait comme un grand poète. Edmond Jaloux voyait en lui «un magicien dont l'œuvre est étrange, puissante, hallucinante», Charlie Chaplin saluait «le meilleur ami que le hasard ait fait en France». Bien d'autres encore admirèrent André Beucler (1898-1985) pour avoir croisé sa route ou ses livres. Publié en 1926 et librement adapté au cinéma par Charles Spaak et Jean Grémillon, Gueule d'amour, roman enchanteur quoique sombre, conte la tragédie de trois hommes liés d'amitié et épris sans le savoir de la même femme. «Madeleine sent le brûle-parfum, l'encre sympathique et le mauvais cinématographe. Elle a la tête bourrée de chansons sanglantes, un cœur où il y a du fait divers et de l'épopée. Elle aime les romans russes et les ustensiles de chirurgie.» Et, hélas!, les hommes de passage. Un drame passionnel que condensent des formules sans faux col et des descriptions à l'emporte-pièce: «Monte-Carlo, un soleil qui brûlait la route et portait la Méditerranée à l'ébullition, des billets de banque mouillés au fond de la poche et des lits où l'on entrait comme dans un bain.»

Le tempo? Un credo, mieux une philosophie de vie pour Beucler. Car, tout comme Joseph Kessel avec qui il traînait dans les tripots et les salles de rédaction, Beucler faisait de chaque journée une découverte à breveter. Signes particuliers? Tous: redoutable joueur de belote et de billard, noctambule, résistant, fin lecteur de Hume, critique de cinéma averti, bon pianiste, bourreau des cœurs marié trois fois à la belle Natacha, cosmopolite comme Jean Giraudoux et globe-trottoir parisien à l'égal de Léon-Paul Fargue. Deux hommes dont André Beucler fut l'ami, puis le biographe. On doit aussi à ce correspondant de presse, fils d'un huguenot professeur à l'Ecole des cadets sur les bords de la Neva et d'une Russe, l'un des premiers essais décrivant le péril nazi, L'Ascension d'Hitler: du village autrichien au coup d'Etat de Munich (1937), ce qui lui valut de figurer sur la liste d'intellectuels indésirables d'Otto Abetz.