Genre: histoire
Qui ? Yves Gerhard
Titre: André Bonnard
Et l’hellénisme à Lausanne au XXe siècle
Chez qui ? L’Aire, 200 p.

Le destin hors norme de cet helléniste, entre engouement populaire, méfiance académique et scandale politique ne rendait pas l’exercice de la biographie particulièrement aisé, même un demi-siècle après sa mort. Yves Gerhard s’en tire avec les honneurs dans un ouvrage précis, modéré et sensible, permettant de retrouver, derrière les facettes apparemment contradictoires du personnage d’André Bonnard, une attachante cohérence de fond.

Nommé en 1928 à la Faculté des lettres lausannoise sans avoir soutenu de thèse – le manuscrit avait brûlé dans un incendie – André Bonnard ne s’y illustre que peu par une activité de chercheur mais s’avère un formidable passeur. Auprès de ses étudiants, qui ont nom Gaston Cherpillod, Henri Debluë, Philippe Jaccottet, Georges-André Chevallaz ou Christian Sulser, comme auprès du public qui se presse à ses cours, il ramène le message des Grecs à des valeurs inscrites dans un présent dramatique: montée des fascismes, guerre, menace atomique.

Son engagement dès la guerre d’Espagne s’inscrit donc dans la continuité de sa familiarité intellectuelle, morale et esthétique avec les auteurs grecs. C’est dans l’Union soviétique victorieuse du fascisme qu’il croit distinguer après la guerre la suite de la lutte de l’homme contre la fatalité pour la dignité et la liberté. Engagé dans le mouvement pour la paix animé par l’URSS, il se laisse convaincre de lui livrer des informations confortant la thèse de cette dernière selon laquelle les dirigeants du CICR sont des représentants de la finance helvétique.

Maladroit, certainement, malvenu sans doute, son geste ne concerne toutefois que des informations publiques, ce qui n’empêche pas le procureur de la Confédération de le traduire en justice en 1954 pour activité de renseignement en faveur de l’étranger. Plus que le procès sans doute, conclu par une modeste peine avec sursis après l’abandon de la quasi-totalité des charges, c’est la vindicte de son milieu qui accable le plus le «traître», auquel les soutiens ne font toutefois pas défaut, notamment de la part de ses anciens étudiants et de l’intelligentsia française.

Il s’éteint discrètement cinq ans plus tard, laissant dans son œuvre et dans les souvenirs de ses élèves une vision délibérément personnelle et subjective d’un monde grec qu’il a choisi de pénétrer avant tout par le biais de sa littérature. Sa Civilisation grecque en trois tomes vient faire l’objet d’une réédition aux Editions de l’Aire – une renaissance que la biographie d’Yves Gerhard complète utilement.