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mémoires

André Brink se pose entre les mots et le silence

Monument de la littérature sud-africaine, André Brink fait le point et s’installe avec «Mes Bifurcations» dansun genre qui tient de l’autobiographie et de la conversation avec soi. Un exercice passionnant

Genre: Mémoires
Qui ? André Brink
Titre: Mes Bifurcations
A Fork in the Road
Langue: Trad. de Bernard Turle
Chez qui ? Actes Sud, 535 p.

Nelson Mandela a dit qu’André Brink avait changé sa vision du monde, mais l’auteur d’Un Turbulent Silence n’est pas seulement un guide spirituel: sur le plan littéraire, il est un véritable monument. Pétrie dans la chair et dans l’âme de l’Afrique du Sud, son œuvre considérable embrasse le destin de ce pays et de ceux qui s’y sont rassemblés, pour le meilleur et pour le pire. Et parce que cette œuvre-là s’inscrit dans de multiples registres, il était temps, pour Brink, de faire le point, de baliser son parcours et d’interroger le passé pour «apprendre à y voir plus clair». C’est le but de Mes Bifurcations, qui tient de l’autobiographie, de la conversation avec soi-même et du bilan intellectuel.

Mémoires? Anti-mémoires? On ne saurait dire, car c’est à une promenade buissonnière que nous invite Brink: ses confidences suivent des routes qui ne cessent de bifurquer vers des chemins de traverse, afin de montrer qu’une existence n’est jamais définitive, qu’elle est un tissu de doutes et d’hésitations où les hasards ont autant de poids que la nécessité.

C’est au cœur du veld sud-africain, dans la bourgeoisie afrikaner, que Brink a grandi, à l’ombre d’une église hollandaise réformée, «grosse poule lourdaude protégeant ses ouailles». Sa mère est institutrice, son père magistrat, et le jeune garçon est donc bien placé pour percevoir la violence qui couve dans son pays. «Elle n’était pas toujours spectaculaire: une grande partie était feutrée ou cachée, domestique. Mais elle était bien présente. Elle faisait partie intégrante du quotidien, de la routine», se souvient Brink. Quant à la «supériorité» des Blancs sur les Noirs, c’était une réalité jamais remise en cause. «Dans notre famille, on ne prêchait pas ouvertement le racisme dans ses formes les plus violentes. Il n’en était pas moins omniprésent. La façon subtilement pernicieuse par laquelle il se manifestait était évidente», poursuit Brink, qui raconte comment son père cessa brutalement d’écouter son aria préférée, dans Samson et Dalila, lorsqu’il découvrit que celle qui la chantait – Marian Anderson – était noire…

Parce qu’il est un romancier attentif aux plus infimes histoires de la vie, Brink bifurque sans arrêt de l’anecdote à l’essentiel, et c’est ce qui fait le charme de cet autoportrait si peu conventionnel. Et si sincère: «Je me demande comment j’ai pu ne pas voir ce qui se déroulait sous mes yeux dans mon pays», avoue celui qui, le 21 mars 1960, apprit le massacre de Sharpeville alors qu’il était étudiant à Paris. Ce jour-là, tout changea pour lui: sur un banc du jardin du Luxembourg, le jeune admirateur de Camus eut l’impression de «renaître». Renaître, c’est-à-dire devenir un combattant, rompre avec le ghetto blanc, défier les autorités de sa patrie et ne plus cesser de dénoncer la monstruosité de l’apartheid. Au risque d’être censuré, surveillé, menacé, harcelé par la police. Une longue traversée des ténèbres, pendant laquelle Brink enverra à l’étranger des copies de ses manuscrits avant qu’ Une Saison blanche et sèche , à la fin des années 1970, ne lui vaille une reconnaissance internationale.

La littérature, pour lui, sera à la fois un refuge et une arme, avec des mots qui brûleront comme des feux de brousse. Sa mission? Faire chanter une Afrique tragiquement désenchantée, une Afrique à laquelle il rendra sa voix suave, flamboyante, rebelle, malgré les démons qui la bâillonnent. C’est de cette croisade que parle Brink, mais aussi de ses voyages, de sa passion pour la musique, de ses rencontres, de ses amours – multiples –, de son goût pour le rêve dans un pays livré aux pires cauchemars. Jusqu’à ce jour où – en février 1990 – Nelson Mandela sortira de prison. «Nous avons accompli l’impossible. Maintenant, il nous reste à accomplir le possible», notera Brink. Mais la route est longue et c’est un nouveau combat que mène aujourd’hui le vigile sud-africain: contre un régime gagné par la «corruption» et la «bêtise».

Restent tous ces romans magnifiques, ceux d’un conteur envoûtant qui ne cesse de dépeindre une humanité en marche vers sa renaissance. Le dernier mot de Mes Bifurcations est bien là, dans cette quête que seule la littérature est capable d’orchestrer. Ecrire? Toujours et encore. Avec cette belle définition du métier que Brink pratique comme un sacerdoce: «La vérité romanesque, celle de l’écriture, ne se situe ni dans les mots ni dans le silence, mais dans la tension qui existe entre les deux. Italo Calvino m’a montré que, en fin de compte, ce qui est dit ne peut l’être qu’en vertu de ce qui reste à jamais indicible.»

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