Disparition

André Corboz, défricheur de nouveaux territoires

Disparition Humaniste et enseignant hors pair, il fut aussi un grand aventurier de l’esprit. Son œuvre et son rayonnement le placent parmi les intellectuels genevois de premier plan

Barcelone, 2003. Dans les couloirs et sur les parois de l’auditoire de la faculté d’architecture, les étudiants tendent des calicots. Protestations, revendications? Pas du tout. Mais ce message en grosses lettres rouges, «Benvinguts, André Corboz!», par lequel enseignants et élèves catalans accueillaient dans l’enthousiasme le théoricien, le philosophe, l’historien de l’architecture et du territoire venu donner une conférence. Esprit inclassable et universel, le Genevois disparu ce lundi à l’âge de 84 ans a été lu et écouté avec ferveur. Son enseignement et ses écrits lui ont valu une admiration immense et une notoriété mondiale, comparable à celle du critique et homme de lettres Jean Starobinski dont il fut proche, l’un penché sur le texte littéraire, l’autre sur le texte territorial.

Si la formation première d’André Corboz fut le droit – il en garda l’exigence de rigueur et aussi, disait-il, la posture –, son premier livre publié fut un recueil de poèmes. Il se passionna pour la peinture, découvrit l’architecture à la lecture de Bruno Zevi, s’intéressa à la psychanalyse (celle de Carl Gustav Jung), étendit ensuite son exploration à l’urbanisme. Dont il enseignera l’histoire treize années durant à l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich après avoir enseigné tout aussi longtemps l’histoire de l’architecture à l’Université de Montréal.

Le philosophe et historien français Sébastien Marot relève la fertilité de ces explorations successives et «l’extrême créativité intellectuelle issue de la transposition, parfois inattendue, de ses recherches d’un champ à l’autre». Avant Invention de Carouge 1772-1792, œuvre maîtresse parue en 1968, il avait publié d’innombrables articles, dans différents quotidiens et revues, notamment dans le supplément littéraire du Journal de Genève. En 2001, aidé de Sébastien Marot, il sélectionne ses papiers dispersés et les rassemble en un livre. Le Territoire comme palimpseste et autres essais, édité chez l’Imprimeur, fait l’effet d’un coup de tonnerre. Car ces études rassemblées donnent enfin la mesure de l’importance d’André Corboz. Quiconque veut comprendre l’évolution de la cité de Calvin ne peut se passer de l’analyse magistrale à laquelle l’historien procède dans La Refondation de Genève en 1830 (Dufour, Fazy, Rousseau), l’un de ses essais les plus fameux, désormais abondamment exploré et cité.

«Il a enrichi notre façon de voir le monde et de comprendre la manière dont les situations qui nous entourent ont été produites», souligne Sébastien Marot. Ainsi, pour André Corboz, une analyse urbaine ne doit plus se contenter de prendre en compte une seule des composantes de la ville; une approche véritablement scientifique passe par une démarche pluridisciplinaire qui considère simultanément divers domaines ordinairement séparés: «la ville comme structure construite, la ville en tant que collectivité ou communauté, et la ville comme histoire». Cette approche à entrées multiples, il l’a aussi appliquée à la grille territoriale américaine, exemple de planification géométrique, non négociée, imposée à des espaces inconnus.

Quel dénominateur commun entre une telle recherche et celle qu’il a développée, avec autant de passion, sur l’iconographie du temple de Salomon entre les IIIe et XVIIIe siècles ou l’œuvre du peintre vénitien Canaletto, sinon son regard aiguisé au service du projet humaniste?

Immensément curieux, original dans sa pensée et sa méthode, il a proposé une lecture éclairante du territoire comme palimpseste – terme et idée qui se sont ensuite répandus comme la poudre – fabriqué par des écritures successives sans forcément de liens historiques ni logiques mais qui, ensemble, contribuent à en façonner l’identité et la richesse.

Autre métaphore devenue outil indispensable aux études urbaines: celle de l’hyperville. Dans une conférence désormais célèbre donnée en 1997, André Corboz bouscule l’approche du territoire helvétique et propose de le comprendre, d’y entrer et d’y circuler par une multitude de points, sans y chercher des centres mais des polarités, et demande d’apprendre à penser en termes de réseaux. Avec ce texte, La Suisse comme hyperville, l’historien opère une révolution copernicienne. Il n’est plus possible de penser le territoire comme avant.

Modeste jusqu’à l’humilité, André Corboz a reçu les titres de docteur honoris causa de l’Université de Genève et de l’Université du Québec à Montréal comme autant de surprises. Avec gêne presque. Pourtant, nombreux sont ceux qui se sentent profondément redevables à son égard. Très lié à André Corboz, l’architecte Georges Descombes juge son apport capital: «Il a été un accompagnateur, un provocateur; il nous a donné le cadre réflexif de nos projets.» Sa richesse, son audace tiennent, rappelle-t-il, à sa sensibilité poétique, autrement dit, à sa très vive attention au monde. Emu devant la nouveauté, ouvert aux autres cultures, André Corboz s’est intéressé à l’avenir et entendait y contribuer. Ainsi s’engagea-t-il pour la reconnaissance du potentiel que représentait pour Genève le territoire de la Praille, aussi s’irritait-il des positions préservationnistes et passéistes qui retiennent le développement de sa ville.

Un hommage sera rendu à André Corboz lors d’un événement organisé par la Maison de l’architecture à Lully, Ferme des Bois, 17 juin, 12h.

Dans une conférence désormais célèbre donnée en 1997, André Corboz bouscule l’approche du territoire helvétique

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