Biographie

André Gorz, itinéraire d’un clairvoyant

Willy Gianinazzi signe une belle biographie de cet intellectuel qui fut proche de Jean-Paul Sarte et vécu à Lausanne et à Paris

La mort fige la vie en destin, disait Sartre; mais celle que s’est choisie le philosophe André Gorz l’a porté plus haut que ce sort de pièce de musée auquel le destinait l’auteur de L’Etre et le néant. Le 22 septembre 2007, il s’est suicidé avec sa femme, malade depuis longtemps; sur les 41 faire-part affranchis qu’ils avaient laissés sur la table, on pouvait lire: «Gérard Horst, dit André Gorz, et son épouse Dorine se sont unis dans la mort comme ils s’étaient unis pour la vie».

Ils s’étaient connus en 1947, à Lausanne, une ville où il aura passé une dizaine d’années, pas très heureux mais en pleine gestation intellectuelle, avant de s’installer définitivement à Paris en 1949. «L’amour fusionnel qu’éprouve Gérard Horst pour sa compagne est une évidence reconnue par tous ceux qui l’ont côtoyé un tant soit peu» – comme son avarice légendaire, est-il noté ailleurs avec malice – raconte son biographe Willy Gianinazzi. Ce geste ultime a inspiré ces paroles de son ami Jean Daniel, avec lequel il avait participé dès ses débuts à l’aventure du Nouvel Observateur: «On ne connaît pas de fin plus écrasante de beauté ni plus accablante de pureté que cette communion dans le suicide, la mort, l’amour».

Le travail

En 2006, Gorz rédige un texte autobiographique consacré à son amour pour Dorine, Lettre à D. Il s’était déjà essayé au genre en 1958, avec Le Traître, rédigé dans une veine très sartrienne, où il racontait notamment ses années en Suisse romande. Mais ici, le ton est largement introspectif; et il se demande: «Pourquoi es-tu si peu présente dans ce que j’ai écrit alors que notre union a été ce qu’il y a de plus important dans ma vie?».

Ce qu’il a écrit, il l’a consacré en effet à comprendre le monde, le monde social en particulier, et aux moyens de le transformer, pour restituer ce qu’il a confisqué aux individus, leur autonomie. L’autonomie, fil rouge de son œuvre, un concept sartrien (fasciné par Sartre dans sa jeunesse, il en deviendra un proche) qu’il dépouille pourtant de son pathos existentialiste, pour le voir à l’œuvre dans ce qui aujourd’hui domine l’existence sociale, à savoir le travail.

Sur ce thème qui ne l’a jamais quitté, les écrits des dix dernières années de sa vie restent aujourd’hui encore d’une grande fécondité. Après avoir analysé en 1988, de manière puissante et originale, la variété de la notion de travail, irréductible à sa seule réalité économique (Métamorphoses du travail, quête de sens), il s’est en effet très vite intéressé aux mutations induites par l’emprise du numérique et de son corollaire, l’expansion du capitalisme dit «cognitif» (qui valorise une valeur immatérielle, le savoir).

Sur ces questions, son biographe Willy Gianinazzi retrace avec vivacité et précision les évolutions de sa pensée, ses hésitations (allocation universelle), ses espoirs (le logiciel libre), sa clairvoyance et ses intuitions fulgurantes, mobilisant lettres, témoignages, et bien sûr l’ensemble de ses écrits, bien connus ou plus confidentiels.

Oeuvre inquiète

De ce gros ouvrage qui vient combler une lacune – Gorz mérite mieux que le simple succès d’estime de ses pairs – ressort l’image d’un homme «étranger à soi-même» (Juif né à Vienne, exilé en Suisse puis à Paris, ayant changé sciemment de langue et travaillant sous pseudonyme), auteur d’une œuvre inquiète, jamais rassasiée, et déroulant une existence authentique jusque dans ses contradictions (écologiste qui «adorait les voitures, qu’il exceptait de la décroissance», dira Claude Lanzmann dans son hommage).

Biographie d’un homme, ce livre est aussi la peinture vivante d’une époque. Sa vie d’étudiant à Lausanne, son intégration au cercle de Belles-Lettres, sa proximité avec le milieu de la radio de l’époque, mais aussi avec Freddy Buache, mentionné à plusieurs reprises, puis le monde journalistique parisien, sa rencontre avec Sartre, mais aussi avec Ivan Illich, la prise de conscience écologiste puis la compréhension de la révolution numérique et de ses impacts sociaux décisifs, l’écho de son œuvre en Allemagne, tout ceci est à chaque fois intelligemment mis en contexte, restitué dans la perspective plus large des débats intellectuels de l’époque, y compris hors de France.

D’un point de vue philosophique, le plus frappant reste pourtant la permanence, dès ses écrits de jeunesse, du thème marxien de l’individu et de son autonomie, qu’il a affirmée jusque dans sa mort.


Willy Gianinazzi, André Gorz, une vie, La Découverte, 384 p.

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