exposition

André Kertész, la photographie réflexive

Le Jeu de Paume présente une grande rétrospective de l’œuvre de l’artiste hongrois

André Kertész est un poète. En 1912, à 18 ans, son premier appareil photo en main et des compositions plein la tête, le jeune Hongrois affiche l’objectif: il veut prendre des images comme on prendrait des notes. Très vite pourtant, l’interprétation prend le dessus dans l’œuvre du photographe, dont une rétrospective est présentée actuellement au Jeu de Paume, à Paris. L’exposition, chronologique, déroule ses clichés – originaux pour la plupart – dans une semi-pénombre, obligeant le public à s’approcher très près, comme pour pénétrer l’intimité des œuvres. Des loupes sont à disposition pour mieux approcher ce travail complexe et méconnu.

Les premières images de l’artiste, saisies au ICA Box, sont tirées en format contact. La volonté documentaire semble là. Kertész immortalise ses proches, sa mère, ses mains, le bistrot du coin. Son frère, Jenö, est omniprésent, cobaye bien plus que muse. Premières expériences et transpositions. Le garçon mime un satyre, joue à Icare, saute en l’air en contre-jour. Envoyé à la guerre en 1914, Kertész poursuit sa quête des détails. Blessé après quelques mois, il part sur les lignes arrière et photographie ses pairs dans la banalité du quotidien, groupes de soldats parmi d’autres, qu’il rejoint volontiers pour la pose. Le jeune homme publie ses premières images en 1917, mais c’est à Paris qu’il connaîtra la célébrité; il s’y installe au mitan des années 1920 comme photoreporter. A l’avant-garde, Kertész fréquente les artistes hongrois de Montparnasse, tire le portrait de Mondrian, Zadkine ou Fernand Léger. Des effigies souvent sans figure, réduites à une main ou une paire de lunettes.

Lucien Vogel, créateur du tout nouveau magazine VU, le repère et l’engage. Entre deux sujets pour la presse, dont un magnifique sur les moines trappistes de Soligny, André Kertész s’adonne plus que jamais à la poésie, à l’absurde et aux expérimentations. Où l’on voit des jambes de mannequins s’élancer au-dessus d’une table, un léopard paresser dans un jardin ou la tour Eiffel absorbée par son décor. Le technicien joue avec les ombres, les lignes et les miroitements. Son regard se fait tantôt inquiétant – autoportrait à la lampe de 1927 –, tantôt ludique – peintre appuyé sur une échelle et semblant colorier sa propre silhouette sur le mur. «Je ne documente jamais. […] J’interprète ce que je ressens à un moment donné. Pas ce que je vois, mais ce que je ressens», admet l’artiste. Au sujet de l’œuvre de Kertész, l’intellectuel Roland Barthes avait, lui, évoqué une «photographie pensive». Poussant l’idée à son paroxysme, le Hongrois s’essaie en 1933 aux «distorsions». Des corps étirés par des miroirs déformants, démultipliés par des reflets. Des étreintes magiques ou monstrueuses. La première commande vient de l’éditeur d’un magazine de charme, Le Sourire. Le résultat est spectaculaire mais passe, à l’époque, presque inaperçu.

Kertész et sa femme Elisabeth quittent la France en 1936 pour New York, au bénéfice d’un contrat avec l’agence Keystone. L’engagement est rompu après quelques mois. Kertész déprime. Il photographie une tulipe la tête très en bas ou un nuage se cognant contre le Rockefeller Center. «Mon anglais est mauvais. Mon français est mauvais. La photographie est ma seule langue.» La nationalité du poète en fait un ennemi et ses activités sont freinées jusqu’en 1944, année de sa naturalisation américaine. Kertész sort peu, photographie quelques maisons de stars pour le magazine House & Garden et use surtout de téléobjectifs depuis les fenêtres de son appartement situé au 12e étage. De là-haut, il fige un peu plus les cheminées environnantes, cadrant et recadrant ce décor rendu sinistre, jouant une fois encore des lignes et des horizons.

Las, il prend sa retraite en 1961, publie quelques livres et participe à diverses expositions à travers le globe. Une première rétrospective lui est consacrée en 1962 à New York. Bouleversé par une statuette de verre lui rappelant sa femme récemment décédée, Kertész se lance en 1979 dans une série au Polaroid. Reflets toujours et fragilité nouvelle, paradoxalement accentuée par la couleur. Vingt-cinq ans après sa mort, c’est sur ces images que se termine l’exposition: une tristesse infinie malgré une fenêtre ouverte sur le monde.

André Kertész, Jeu de Paume, place de la Concorde, Paris VIIIe. Jusqu’au 6 février 2011. Ma, 12-21h. Me-ve, 12-19h. Sa-di, 10-19h. Fermé le lundi. Rens. www.jeudepaume.org

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