Agent de liaison. Voyez son crâne rasé de près, son complet passe-partout façon «guerre froide»: cet après-midi-là, André Klopmann est un personnage à la John Le Carré, ce cador du roman d’espionnage. Il slalome, dirait-on, d’une tanière à l’autre en renard des surfaces. Depuis décembre, cet ex-critique de cinéma et journaliste dirige à Genève l’Office cantonal de la culture et du sport (OCCS). Le poste est exposé: les acteurs culturels dégainent plus vite que leur ombre.

Ne lui a-t-on pas déjà reproché la faiblesse de l’avant-projet de Message culture, diffusé pour consultation au début de l’été passé? Les milieux ont renvoyé le conseiller d’Etat Thierry Apothéloz à sa copie. Et taillé un costard à son auteur putatif, André Klopmann, pourtant pas encore à la tête de l’OCCS. «Je ne suis pas l’auteur de cet avant-projet, insiste l’intéressé, dans son bureau du chemin de Conches. Je me suis contenté de mettre en forme les pièces qu’on m’a fournies. Thierry Apothéloz a pris acte que le texte n’était pas satisfaisant. Il a eu le courage de le retirer.»

«Différent selon les scènes»

Tendez l’oreille un instant. André Klopmann et sa voix de velours déclinent un discours policé et précis, celui du haut fonctionnaire qu’il est depuis une vingtaine d’années, membre notamment de l’équipe de François Longchamp quand ce dernier était président du Conseil d’Etat. «Je suis très différent selon les scènes, glisse-t-il. Je porte aussi bien le veston de circonstance que le perfecto à l’Usine.»

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Souplesse du jarret. Vous n’en doutez pas, à vrai dire. Cet amateur de chansons sait composer. Il a signé des polars – il a reçu le prestigieux Prix du Quai des Orfèvres en 2002 pour Crève, l’écran (Fayard). Et s’est distingué en héraut des bistrots: Les Nouveaux Bistrots de Genève (Slatkine), coécrit avec Nicolas Burgy et Marie Battiston, a aiguillé bien des soirées.

Chasseur de zinc? Devant ses papiers, il cultive plutôt la componction d’une éminence de l’Intelligence Service. Mais la trotteuse est tyrannique. Il a rendez-vous, à l’heure du thé, au Musée d’art et d’histoire. Une séance de la plus haute importance. André Klopmann dévale les marches de la maison, tel le pivert Woody Woodpecker. Vite, une pose de vrai pro devant notre photographe, dans le jardin de l’office. Flash encore: un sourire et les jeux sont faits. Les agents de liaison sont insaisissables.

Le Temps: Pourquoi avoir posé votre candidature à la direction de l’OCCS?

André Klopmann: J’ai une longue expérience dans l’administration et j’aime les défis. C’est ce qui m’a conduit à accepter la proposition de Thierry Apothéloz d’assurer l’intérim à l’office. Et à postuler ensuite, dans le cadre d’un concours.

Quels sont vos liens avec les milieux culturels?

J’ai fréquenté le conservatoire durant cinq ans, tenu des chroniques de cinéma et reçu des prix littéraires. J’ai été président du conseil de fondation du Conservatoire populaire et membre du conseil de fondation du Grand Théâtre. Je me suis encore occupé de soutien aux librairies. Mais l’essentiel n’est pas là: l’OCCS est composé de personnes très compétentes; mon travail est de les soutenir, de les accompagner, de donner confiance en la valeur de ce que nous faisons.

Et avec le sport?

Je pourrais avancer que je suis le fils d’un ancien gardien de but du Servette. Et que j’ai été le speaker pendant deux saisons du stade des Charmilles. Ou encore, pour clore ce «palmarès», que j’ai fait du tir à l’arc et du tennis de table… Mais mon ambition, là aussi, est de permettre aux spécialistes de ces questions de travailler dans les meilleures conditions, au service du Conseil d’Etat et de la population.

Au mois de mai passé, la population a voté à 83% en faveur de l’initiative des milieux culturels demandant que le canton ait un rôle de coordination des politiques dans ce domaine. Comment concrétiser cette volonté?

La première étape est d’avoir une vision précise de ce qui se fait dans chaque commune. Elles ont des missions, de soutien à la création notamment. Il est absurde que chacune travaille dans son coin. La seconde étape est d’organiser la concertation. C’est facile à dire, moins à réaliser, mais c’est crucial. A titre d’exemple, j’ai tenu à resserrer les liens entre l’OCCS et le Département de la culture et du sport de la ville de Genève. C’est un début.

Nous devons non seulement donner envie aux gens de fréquenter les lieux culturels, mais aussi faire en sorte que les artistes et les œuvres aillent à la rencontre des gens

André Klopmann

L’initiative appelle à privilégier le cofinancement des activités. Or, c’est contraire à ce que préconise la loi sur la répartition des tâches entre communes et canton. Dans le domaine culturel, ce dernier ne soutient plus la création, mais la diffusion des œuvres, ce qui ne satisfait ni les institutions ni les professionnels…

Il faut reprendre la notion de cofinancement. Une fois qu’on l’aura redéfinie, il conviendra de relire la loi. Et de fonctionner autrement, entre le canton, les communes et la ville. Dans l’avant-projet du Message culture, il était préconisé que le canton finance le Grand Théâtre à travers un soutien à la diffusion du ballet; il était aussi suggéré qu’il s’implique dans la nouvelle Comédie, en subventionnant le collectif d’acteurs qui y sera attaché. C’est sans doute insuffisant, mais cela témoigne d’un changement d’ère. Le canton doit être pleinement acteur sur la scène culturelle.

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Y aura-t-il un Message culture?

Oui, mais plus court et indépendant du projet de loi du Conseil d’Etat pour la mise en œuvre de l’initiative.

Quand verra-t-il le jour?

Cela se fera en 2020. Pour le Message culture, nous avons mis en place un calendrier qui prévoit que soit impliqué, en amont, le Conseil consultatif de la culture, cet organe formé de professionnels et de personnalités politiques. Les conseillers culturels de l’OCCS seront évidemment sollicités. L’objectif est que ce message passe, après consultation des milieux, devant le Conseil d’Etat cette année.

En un mot, votre cap?

Le maître mot, pour le sport comme pour la culture, c’est «accès». Nous devons non seulement donner envie aux gens de fréquenter les lieux culturels, mais aussi faire en sorte que les artistes et les œuvres aillent à la rencontre des gens.

Concrètement?

Le Fonds cantonal d’art contemporain proposera ce printemps une sélection d’œuvres vidéo, mais pas seulement, dans les gares du Léman Express. L’existence d’ateliers d’artistes dans le quartier des Libellules relève du même souci: la création ne doit pas être sous cloche; elle fait partie de la vie.

Comment définiriez-vous votre rôle?

Je dois être un exhausteur de compétences et de performances, au service du Conseil d’Etat et du terrain. Notre office est constitué d’excellents experts avec des réseaux compétents. Moi, je suis un organisateur et un intermédiaire.

A 15 ans, comment voyiez-vous votre vie?

Je m’imaginais journaliste ou comédien. J’envoyais des articles au rédacteur en chef du journal La Suisse. Un jour, il a voulu me voir. Et c’est ainsi qu’à 18 ans j’ai commencé dans le métier.

Quel est l’auteur qui a éclairé votre jeunesse?

J’en citerai deux. Dino Buzzati et ses nouvelles fantastiques; Edgar Poe et ses Histoires extraordinaires. Et puis Georges Simenon, bien sûr! Je l’ai appelé un jour, j’avais 16 ans, et il m’a reçu chez lui.

Continuez-vous d’écrire?

Non. Pendant quarante ans, j’ai publié chaque année, mais au vu de mes nouvelles fonctions, je n’ai pas la disponibilité pour cela. Je veux rencontrer ceux qui créent et les acteurs du milieu sportif, histoire de comprendre leurs besoins. J’aime les gens. Et j’apprends vite.