André Malraux

et les tentations chinoises

Manuel Valls et Xi Jinping se sont rencontrés la semaine dernière à Pékin,sur fond d’hostilité des Chinois à la dissémination «des valeurs occidentales»

Qu’ont donc bien pu se dire Manuel Valls et Xi Jinping, la semaine dernière à Pékin, qui n’ait pas déjà été entendu? Les déclarations pleines de bonnes intentions du premier ministre français et du président chinois n’ont certes pas pu masquer le déséquilibre des interlocuteurs, pas plus que les contradictions de fond. La France – petite métaphore d’Occident – et la Chine, «des amis sincères», qui peuvent se dire «la vérité». Vraiment?

Peut-être à court d’arguments, Manuel Valls n’a pas hésité à faire jouer le poids de l’histoire et sa charge symbolique pour tenter de rééquilibrer le rapport de force: «Les Français reçoivent les Chinois en les invitant à Versailles, eux nous reçoivent à la Cité interdite. Nos deux pays sont le fruit de leur histoire, les symboles sont importants…» (Le Monde, 30.01.2015).

Et pourtant. Le gouvernement à qui étaient destinées ces belles paroles venait de déclarer la veille, par la bouche de son ministre de l’Education, vouloir «éviter à tout prix de disséminer les valeurs occidentales dans les amphithéâtres» (ibid., 02.02.2015). Bien sûr, Manuel Valls avait eu la prudence de se référer à Louis XIV plutôt qu’à Voltaire, mais tout de même, l’affront de ses hôtes était un peu gros…

Mais comment ne pas rester un peu perplexe devant les poussées anti-occidentalistes de Pékin au nom d’une culture d’emprunt précisément d’origine occidentale, malgré son replâtrage nationaliste, à savoir un marxisme-léninisme agrémenté de capitalisme?

Décidément, le monde est bien compliqué. Abordée sur ce pied, la discussion des deux officiels pouvait-elle donner autre chose qu’un dialogue de sourds? Il faut dire que les rapports culturels entre Orient et Occident sont installés sur un terrain glissant, souvent faits de malentendus, de rendez-vous manqués ou de miroitements trompeurs, tous éminemment suggestifs.

Ce n’est pas un hasard si ­Malraux – qui avait du flair – en fit le sujet de son entrée en littérature, avec La Tentation de l’Occident (1926). Un Français parti en Chine et un Chinois qui traverse l’Europe échangent, par lettres interposées, leurs impressions sur le destin de leurs cultures d’origine, au moment où l’Histoire les condamne à se rencontrer – un peu comme dans le chassé-croisé Versailles-Pékin du premier ministre français. Ne nous y trompons pas, il s’agit bien d’un faux dialogue, où Malraux fait entendre l’écho de ses préoccupations personnelles (sur la civilisation, la mort, l’art), présentées à travers un regard doublement décalé sur notre culture: vue de l’intérieur par un Chinois et de l’extérieur par un Français. Sa force est de parvenir à se distancer de son propre univers culturel en livrant des aperçus clairvoyants sur le devenir singulier de la Chine dans les bouleversements annoncés du XXe siècle, au sein de ses rapports d’interdépendance avec l’Occident.

Pour mieux faire ressortir les limites et les points aveugles de la pensée européenne, Malraux frotte l’une à l’autre les cultures chinoises et européennes, la première fondée sur l’obéissance au monde, la seconde sur les ambitions de l’esprit. Mais c’est avant tout leur commun état de crise qui retient son attention. Ne sont-elles pas pareillement en train de perdre leurs traits d’origine, sous l’effet de l’occidentalisation conquérante dans le cas de la Chine, comme conséquence logique d’un nihilisme émancipateur dans celui de l’Europe?

La tentation de l’Occident? Le Français croit trouver dans la culture chinoise un point de vue privilégié pour comprendre la crise civilisationnelle qui frappe l’Europe. Le Chinois, lui, dénonce à la fois les illusions des lettrés de son pays qui épousent la culture occidentale en croyant pouvoir rester eux-mêmes et, symétriquement, celles des Européens pressés de se délester du poids de leur histoire en se rajeunissant avec les yeux de l’Orient «éternel».

L’enseignement majeur du livre de Malraux est là: au fond, Orient et Occident ne sont pas des entités immuables, gardiennes perpétuelles de leurs spécificités – sans que ce constat contienne la moindre charge libératrice. Leurs cultures respectives sont vouées à s’éroder et à se métamorphoser au contact l’une de l’autre ou sous l’effet d’une violence destructrice. Mais leurs différences ne s’évanouiront pas pour autant: récupérées à leur tour, elles évolueront vers d’autres formes d’incompréhensions. L’«occidentalisation» du monde n’aura ainsi pas aplani les altérités ni éliminé les conflits. Elle les aura plutôt exacerbés en léguant aux contrées les plus lointaines le désir de puissance où l’Occident s’est épuisé, mais aussi sa force de dislocation. Voilà ce que Manuel Valls et Xi Jinping se sont peut-être murmuré, loin des oreilles indiscrètes.

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André Malraux

«La Tentation de l’Occident»

«L’Europe croit conquérir tous ces jeunes gens qui ont pris ses vêtements. Ils la haïssent. Ils attendent d’elle ce que les gens du peuple appellent ses secrets: des moyens de se défendre contre elle. Mais, sans les séduire, elle les pénètre, et ne parvient qu’à leur rendre sensible – comme sa force – le néant de toute pensée. Malheureusement, nous nous comprenons; et jamais nous ne pourrons accorder notre univers indéterminé, soucieux de l’infini, avec votre monde d’allégories. Ce qui naît de leur confrontation, comme un cruel génie plein d’indifférence, c’est la suprême royauté de l’arbitraire…»