Exposition

Quand André Paul levait son verre 

Ses dessins ont déridé les Romands durant des décennies. A Morges, la Maison du dessin de presse trinque à la santé de l’artiste, disparu à près de 100 ans, avec «Dessins de pressoir», une célébration de la viticulture vaudoise

En des temps que les moins de 35 ans n’ont pas connu, il n’y avait guère de dessinateurs de presse en Suisse romande. Le premier, le meilleur d’entre eux était André Paul. Il était omniprésent dans l’édition, la presse et la presse satirique – Le Bon Jour de Jack Rollan. Il a dessiné des réclames pour la CGN ou les CFF, conçu le logo du Crapaud à lunettes, collaboré à La Suisse, L’Hebdo, Trente Jours, et, tous les dimanches, il croquait l’actualité en une de La Tribune (futur Matin). A travers son trait à la fois acéré et rondouillard, quelques générations ont découvert la force du dessin et les dessous de l’actualité.

Né au Locle, en 1919, Paul-André Perret se forme à l’Ecole des arts industriels du Technicum de Bienne. En 1939, il intègre l’Ecole nationale supérieure des arts décoratifs à Paris. L’année suivante, les Allemands arrivent. Il rentre au pays et travaille pour Omega. Il s’établit à Lausanne en 1949 et, sous le nom d’André Paul, traduit l’âme du Pays de Vaud avec une finesse à nulle autre pareille.

Sollicité par Le Canard enchaîné ou le New Yorker, le dessinateur a décliné ces offres, craignant de ne pas être à la hauteur. Tant mieux pour nous. Car si, sans Monet, le nymphéa ne serait qu’un bête nénuphar, sans André Paul, le vigneron vaudois ne serait qu’un viticulteur, pas ce pachyderme jovial et rugueux qui monte à sa vigne avec des grâces de danseuse. Il faut le voir, ce gaillard, portraituré de pied avec son boillon, bien campé sur ses éclaffe-beuses, le regard matois au-dessus d’une chenautse broussailleuse…

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Ivresse joyeuse

En 2009, la Maison du dessin de presse a ouvert ses portes avec André Paul. Elle fête dix ans d’activités au diapason de la Fête des Vignerons en présentant Dessins de pressoir. L’exposition se concentre sur les illustrations liées au bon jus de treille, malheureusement en l’absence de l’artiste, André Paul ayant eu le mauvais goût de s’en aller l’automne dernier, quelques semaines avant son 99e anniversaire.

André Paul est le seul, avec Ramuz peut-être, à avoir exprimé aussi justement l’éblouissante verticalité de Lavaux au-dessus du Léman et la réalité de ses habitants, partagés entre le soleil du dehors, la fraîcheur bienfaitrice des caveaux où mûrit le vin et l’ombre des terrasses où le divin breuvage se déguste. Ses dessins témoignent d’une douceur de vivre aujourd’hui révolue. Ils montrent des trognes boucanées disant le plaisir des sens, l’ivresse joyeuse des cavistes, et aussi les avancées du monde moderne – trois vignerons boivent un coup sous l’autoroute sabrant Lavaux…

L’essence de la philosophie vaudoise réside peut-être dans l’image d’un balayeur qui a pris la posture du Penseur de Rodin pour attendre que la dernière feuille tombe de l’arbre. Tous ces dessins témoignent d’une tendresse inaltérable à l’égard des frères humains. «Il y a une différence entre dérision et vacherie, j’essaie d’avoir pour les autres l’indulgence que je m’accorderais à moi-même», disait l’artiste.

Petite soif

Le trait d’André Paul a l’élégance légère et griffue de celui de Ronald Searle. Quand il exprime la petitesse de l’homme face à la nature ou l’antagonisme des aspirations (un grand-père a sorti un millésime précieux de sa cave, sa petite-fille est pressée de l’emmener jouer…), il se rapproche de Sempé.

Certains moralisateurs contemporains, soucieux de parité ou de prophylaxie, pourraient sourciller. Les dessins exposés à Morges donnent parfois de la femme l’image datée d’une dondon revêche faisant regretter le bon temps du service militaire, tandis que les gaillards lèvent le coude sans retenue. Autre temps, autres mœurs…

L’exposition a réveillé une petite soif. Il faut l’étancher au XXe siècle, la pinte morgienne en activité depuis 1850 qui a inspiré la scénographie de Dessins de pressoir. Ou à La Coquette, la buvette du parc de l’Indépendance animée par Blaise Hofmann, parolier de la Fête des Vignerons, et ses amis. Et méditer cette noble sentence célébrée par André Paul: «Rien n’égale la joie de l’homme qui boit, si ce n’est celle du vin d’être bu».


Dessins de pressoir – 100e anniversaire d’André Paul. Morges. Maison du Dessin de Presse. Jusqu’au 27 octobre. mddp.ch

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