Carnet noir

André Paul, une vie de dessins

Le premier des dessinateurs de presse romands est décédé dans sa 99e année. Il a crayonné comme nul autre l’âme vaudoise. Il était un monument

Il est le premier, le pionnier, le fondateur de l’ordre des dessinateurs de presse romands. Mix & Remix, Chappatte et Burki, «toute la bande, ce sont des gars qui me considèrent un peu comme leur ancêtre», reconnaissait sobrement André Paul Perret, qui, à 90 ans bien sonnés, gardait l’œil et l’esprit vifs. Parce qu’il a dessiné le logo du Crapaud à Lunettes et des réclames pour la CGN ou les CFF, parce que tous les dimanches il croquait l’actualité en une de la Tribune, l’artiste a dessillé les yeux d’une génération de petits Romands. A travers son trait à la fois acéré et rondouillard, ils ont découvert la force du dessin et les charmes de la politique.

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Le Canard enchaîné, le New Yorker l’ont sollicité. Trop modeste, il a négligé ces offres par peur de ne pas être à la hauteur. Et fait mieux qu’une carrière internationale, puisqu’il a exprimé l’âme de la Suisse. En Lavaux, le vigneron ne monterait pas à sa vigne avec autant de superbe si André Paul n’en avait saisi l’essence, rugueuse et joviale. Sa popularité est si grande, son identification au pays si totale qu’il lui est arrivé de dessiner l’affiche électorale des quatre principaux partis politiques…

Modestie coupable

Il aime dessiner, mais n’aime pas ses dessins. «Mon cher André Paul, de temps à autre il faut avoir l’humilité de reconnaître qu’on a été génial», le gourmandait avec raison Jean-Pierre Coutaz, qui, en 2009 au Château de Saint-Maurice, organisait 70 ans de dessin. Cette exposition comblait un manque coupable: il n’existe aucune monographie consacrée à André Paul.

Aux cimaises du château, affiches, tableaux, bandes dessinées (Chnouki-Poutzi, la Kaul-Görl du Bundeshaus, scénarisée par Jack Rollan, le vieux complice du Bon Jour), illustrations et dessins d’actualité témoignaient alors d’une activité prodigieuse dans l’édition, la presse et la presse satirique. Des hommes politiques retournés à la poussière se rappelaient à notre bon souvenir, car le conseiller fédéral passe, mais le dessin reste. Des débats de société (cheveux longs à l’armée…) refaisaient surface.

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Parfois féroce ou polisson (le Chaperon rouge poursuivant le loup…), flirtant avec l’humour noir, André Paul ne s’est jamais départi de sa gentillesse. Ce virtuose du trait excellait dans les métamorphoses – les poings serrés d’un bras de fer dessinent les profils de Carter et Brejnev. Il n’avait pas son pareil pour représenter les plaisirs de la table. Sans négliger une pointe surréaliste, comme cette pince de crabe ouvrant la boîte de l’intérieur. La tendresse l’emportait toujours sur la cruauté.

Il y a du Ronald Searle dans l’œuvre d’André Paul. Une truculence candide qui renvoie à Dubout, une aisance dans la caricature digne de Cabu, une élégance aquarellée évoquant Sempé. Mais c’est André Paul, il est unique et c’est le nôtre.

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