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Le sculpteur Franco-Suisse André Raboud a gagné un prix de la sculpture à l’Académie des beaux-arts de Paris, décerné par la Fondation Pierre Gianadda le 15 novembre 2017.
© OLIVIER MAIRE

André Raboud

André Raboud : l’âge de pierre

L’Académie des beaux-arts vient de l’honorer à Paris. Distinction rare pour un Suisse. Il est sculpteur, forçat et poète, tailleur de routes et de granits. Un artiste

Il a un vrai physique de cinéma. Cuir sur le dos, chapeau feutre mou à la Indiana Jones, barbe de cinq jours, œil plissé… Elégance simple mais calculée d’un dandy. Là s’arrête la similitude avec le septième art. Car si André Raboud est un artiste, il le doit au deuxième art, la sculpture. Métier à la fois de forçat (casser des cailloux) et de poète (la pierre est un espace spirituel).

Il a reçu le 15 novembre dernier à Paris le prix 2017 de la Fondation Gianadda décerné par l’Académie des beaux-arts. Une première pour un Suisse et un grand honneur pour André. Il ne s’en est pas trop vanté car il est d’un naturel très discret. N’a pas convoqué la presse parce que l’idée lui a tout bonnement échappé. Il vit loin de tout cela, une partie de l’année du côté de Tarascon en son mas provençal, l’autre moitié à Saint-Triphon (VD), entre Rhône et autoroute. Vaste demeure qui est aussi son atelier.

«Mes petites mémères»

Il est en ce moment en année sabbatique. Repos, le plaisir de recevoir, de cuisiner (il est là aussi artiste) pour les amis et son épouse Marie-Christine, organiste et compositrice. Ses mains douloureuses peinent à se refermer. Blessure de sculpteur à force de tailler, pétrir, manier le granit noir d’Afrique et d’Inde.

C’est la Générale du Granit en Bretagne qui fait venir par bateau les blocs. «Importe peu la couleur, la forme compte» dit-il. Un séjour aux Etats-Unis dans les années 1980 l’a poussé à abandonner l’esthétisme formel au profit du symbole (tables sacrificielles, tombeaux). Après le Japon de 1990 à 1992 (où il est adulé) et ses visites au musée de la bombe atomique d’Hiroshima, il travaille sur le thème de l’homme qui crie. Aujourd’hui ce sont de grandes stèles et des monolithes. Volumineuses et voluptueuses créations, arrondies ou fuselées, sans cesse délicates.

Il les appelle «mes petites mémères». André Raboud est homme tendre dans un corps musculeux, sec. Les ecchymoses de la chair et de l’âme fondent l’œuvre. Vague de fond, Blessure diagonale, noms de créations récentes, renvoient à une vague maligne qui en 2010 a failli lui arracher un bras sur une plage de Madagascar. Dans son ouvrage Sculptures 1969-1999 avec des textes de Michel Butor, cette phrase: «En Amazonie, ne fai surtout pas d’imprudence, les serpen, les crocodiles, les sables mouvin son dangereux». Mots de Mélina, l’une de ses trois filles, partie sur une autre planète à l’âge de 10 ans.

Faussaire sans le savoir

Son enfance à lui est un début de roman. Père suisse qui à 18 ans rejoint la résistance française et s’engage dans les commandos M dans l’Aube. La Gestapo l’arrête, le torture. Une jeune alsacienne, traductrice chez l’occupant, l’aide à s’évader. Il lui dit: «Je te retrouverai et te ferai un enfant.» Ils feront des jumeaux, une fille et un garçon, qui voient le jour à Strasbourg. Le père est décoré de l’Ordre de l’Empire Britannique, le général De Gaulle vient manger chez eux à Troyes où la famille a emménagé.

Départ pour la Suisse et Monthey pour fuir une faillite professionnelle. Le père inscrit son fils au scoutisme le jeudi. André préfère les cours de peinture, les natures mortes. En 1969, on croit avoir découvert un Van Gogh à Monthey, La Chaumière, expertisé comme tel comme une peinture du maître. Le Nouvelliste en fait sa une. La maman d’André appelle: «Non, c’est mon fils qui l’a fait, il aime bien peindre.» Le quotidien valaisan raconte sur une page l’histoire de ce jeune homme devenu faussaire sans le savoir.

Le coup de foudre

André veut faire les arts appliqués à Vevey mais l’établissement le snobe (il n’est pas introduit) et juge qu’il sera plus à sa place en qualité de… couvreur. Il entame alors, avec l’accord paternel, un apprentissage en décoration à Monthey. On lui met entre les mains un poste à souder.

Coup de foudre! L’outil le fascine et il amalgame des déchets de ferraille. «Mon envie de volume est née là» se souvient-il. Il pêche des cailloux dans le Rhône et trouve dans les livres, la musique et l’architecture l’inspiration pour créer des formes. Il se souvient avoir tout vendu lors de sa première exposition. Il voyage au Guatemala, à Tikal, site archéologique de la civilisation maya précolombienne. Observe et s’enrichit des temples, des pyramides, des masques en stuc, des stèles et des sépultures.

L’âme japonaise

Avec le Japon, il dit avoir eu «une communauté d’idées». Les Japonais sont allés le chercher jusqu’à Saint-Triphon. Deux années sur place avec le soutien de Pro Helvetia, à travailler. Ses créations sont entre autres installées au musée Nagashima de Kagoshima, «parmi des Rodin, des Picasso, des Buffet, ce qui m’honore».

En 2007 il a exposé à New York, en 2011 au Museu brasileiro da escultura de Sao Paolo avec le peintre Pierre Zufferey, en 2012 dans le jardin de la Fondation Gianadda. Le cinéaste chablaisien Christian Berrut a réalisé en 2011 un documentaire sur André Raboud titré Le grand dialogue qui ouvre sur une scène d’enfant amassant des cailloux dans la benne de son petit camion en bois. «Que faire de tout cela?» semble se demander le petit garçon.


Profil

1949 Naissance à Strasbourg.

1972 Mariage avec Marie-Christine.

1990 Installation au Japon.

2011 Prix culturel de l’Etat du Valais.

2017 Prix de la Fondation Gianadda décerné par l’Académie des beaux-arts à Paris.

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