Avec André Steiger, c’est le Fal­staff du théâtre romand qui s’éclipse. Comme le héros de Shakespeare, il était seigneurial et farceur. Comme le bouffon de la légende, il estimait que jouer, jouir et penser étaient une même activité. Comme Falstaff encore, il professait avec gourmandise, déployant ici une théorie cinglante, glissant là un calembour, décryptant là encore la tocade d’un puissant. Pendant soixante ans et près de 300 spectacles, André Steiger a soupesé les codes de la vie; magnifié pour mieux les questionner ceux de la fiction théâtrale; révélé des auteurs mal vus par les bourgeois de l’époque, parce que trop marxistes, trop absurdes, trop désespérés, Bertolt Brecht, mais aussi Arthur Adamov. Metteur en scène et acteur, André Steiger, 83 ans, était un maître du double sens.

La vie d’André Steiger, c’est le roman du joueur. Avec les démons de l’histoire qui pipent les dés selon le caprice. Il naît un 7 septembre 1928, dans le quartier de Plainpalais à Genève. Son père est matelassier, sa mère règne sur le foyer. L’enfant, lui, a des élans de stratège: il joue à la bataille navale, ce jeu qui consiste à couler sur le papier la flotte adverse; un coup, il est Français, un autre, il est Allemand. Anecdote? Non. Eveil d’une conscience politique plutôt, comme il le raconte dans Cinquième étage à gauche, série d’entretiens avec François Marin.

Le jeune André est un fauve au poil doux. A l’église, il sert la messe et reluque les filles. Sur les terrains de football, gardien au Servette FC, il se jette sur les ballons qui brûlent. Dans sa chambre, il lit les journaux, fantasme sur Marlene Dietrich, déplace des blocs sur la carte d’une Europe atterrée. Il a 18 ans, la guerre est finie, et il croit aux lendemains qui chantent. Avec quelques camarades, il crée un «groupe d’intervention théâtral et politique», d’«extrême gauche», précise-t-il, toujours dans le livre de François Marin (Editions d’En bas).

Où s’écrit le destin d’un homme? En ce temps-là, il arrive que ce soit au sanatorium. André est malade; son médecin l’envoie à Montana. Il aurait pu céder à la neurasthénie. Il jouit de chaque minute. Il lit tout ce qu’il peut, Marcel Proust, Kafka, Marx. Il glose, il charme, il va même bientôt monter sa première pièce, Huit jours à la campagne de Jules Renard. Il a le don de la langue: les mots sont ses choses. Il sera acteur, c’est décidé. Il est à présent à Paris, il porte un duffle-coat élégant, il est encore maigre, mais déjà un peu dégarni et il se présente au Centre dramatique professionnel de la rue Blanche, où il est admis.

Voilà pour l’enfance de l’art. Il y aurait encore beaucoup à dire, mais l’essentiel est ailleurs. Parlons d’abord de ce vœu d’excentricité. Alors que la plupart aspirent à Paris, que la décentralisation n’est pas encore un mot d’ordre, André Steiger va faire du théâtre dans le Limousin. Lui et quelques amis forment une bande comme on dit, ils font tout, chargent les décors dans une camionnette, tiennent la caisse le soir, balaient la scène après le spectacle. La chair alors est rarement triste. Surtout que ces années-là sont marquées par une révélation: il découvre le Berliner Ensemble de Bertolt Brecht à Paris. Comme ses condisciples, les essayistes et théoriciens du signe Roland Barthes et Bernard Dort, il est ébloui. Les acteurs brechtiens ne démontrent pas, ils démontent. Ils n’imitent pas, ils exhibent la règle du jeu – celle de l’art et celle du monde. André Steiger l’excentrique admire Brecht le déconstructeur. Il sera de ce parti-là désormais, suceur de cigares et agitateur subtil de formes. Fal­staff.

En cette fin des années 1950, André Steiger change de dimension. Il parle de Brecht autour de lui, à ses élèves et à ses acteurs. Il le monte, il ferraille en son nom. L’historien du théâtre Daniel Jeannet, alors critique à la Tribune de Lausanne, l’a vu à l’œuvre, un jour de mars 1964, à la Maison des jeunes de Saint-Gervais à Genève. «C’était dans le cadre d’un festival consacré à Brecht par l’Atelier Don Sapristi de François Rochaix et de Marcel Robert. André Steiger, 36 ans, donnait une conférence sur le théâtre épique de Brecht. A un moment, il a été pris à partie par un vieillard en colère. C’était Eugène Fabre, un vieux maurrassien qui avait été correspondant pour le journal La Suisse à Vichy et qui était alors critique au Journal de Genève. Il était suffoqué par le marxisme de Steiger. Celui-ci ne s’est pas départi de son calme. Il s’est montré éblouissant d’humour.»

André Steiger l’ignore, mais il vient de signer son retour en Suisse. Bientôt, Richard Vachoux, alors directeur du Nouveau Théâtre de Poche, l’invite à monter en plein air La Comédie des erreurs de Shakespeare. «La Suisse romande découvre la clarté de son propos, une intelligence de lecture merveilleuse», se souvient encore Daniel Jeannet. Qu’il joue, qu’il enseigne – à Strasbourg, à Lausanne ou à Bruxelles –, qu’il s’empare de Jean Genet ou de Molière, il fait des émules. Des générations de comédiens apprennent à lire entre les lignes grâce à lui. L’actuel directeur du Théâtre Saint-Gervais, Philippe Macasdar, a entretenu avec lui des liens privilégiés. «Quand il répétait une pièce, il parlait énormément. Il pouvait gloser sur une réplique, raconter une histoire phénoménale à partir d’un rien. Toute cette culture, cette éloquence joyeuse, c’était la nourriture qu’il offrait aux acteurs: à eux ensuite de la métaboliser. André Steiger ne faisait pas de distinction entre la théorie et la pratique. Pendant les répétitions, le comédien était un corps en action, mais pensant.»

Rhéteur affûté comme un héros racinien, séducteur à la mode de Casanova – qu’il a joué dans une pièce de Michel Beretti –, plaideur terroriste selon la cause, André Steiger était le paradoxe du comédien même, détaché et investi. «Comme comédien, il frappait par sa présence charnelle et sa légèreté, se rappelle Daniel Jeannet. Il avait beau être corpulent, il paraissait suspendu dans les cintres.» Falstaff s’en va, un sourire en coin.

«Comme comédien, il frappait par sa présence charnelle et sa légèreté»