La veille au soir, la galerie débordait sur le trottoir de la place de Longemalle. Gagosian, après ses cinq premières années genevoises chics et discrètes à l’étage, inaugurait son arcade. Il fallait en être. Mais ce matin-là, la Femme au plateau et à la sébile nous accueillait dans le calme revenu. Même derrière une vitre, la sculpture en métal découpé de Picasso a une présence folle. Le temps de visiter tranquillement l’arcade et l’étage en solitaire, nous étions avertie. «André Villers est arrivé.» Sa femme et son fils nous ont laissée avec lui, la silhouette fatiguée au fond d’un fauteuil roulant, au milieu de l’exposition. Mais l’œil clair, les longues mains s’envolant volontiers. Nous avons approché un siège et nous avons écouté. Car depuis tant d’années, les mots sont toujours un peu les mêmes pour raconter cette histoire hors du commun. Ce qui n’empêche aucunement les émotions de remonter.

Cinq ans couché

André Villers est né à Beaucourt, dans le Territoire de Belfort, en 1930, dans une famille Japy, horlogers dont l’entreprise du même nom était aussi importante que Peugeot dans la région. «Les Japy avaient créé des cités ouvrières. En ce temps-là, il y avait beaucoup d’Italiens, de Polonais. Vers 1945, j’ai commencé à souffrir de la hanche, à claudiquer.» On finira par lui diagnostiquer une décalcification osseuse due à la tuberculose. Et en 1947 on l’enverra en sanatorium, à Vallauris. «J’y suis resté huit ans, dont cinq années couché.» Pendant ces années de soins, le jeune homme découvre la photographie grâce à un professeur de français qui propose une initiation au sanatorium. Sa curiosité s’éveille et lors de ses premiers déplacements, il cherche dans Vallauris des ouvrages sur Man Ray, Brassaï ou Doisneau. Jusqu’à ce jour de 1953. «Je discutais avec un potier du bas de la ville quand il m’a dit: tu vois là-bas, c’est Picasso.» Et l’artisan de héler le peintre des Demoiselles d’Avignon. «Hé Picasso», a-t-il appelé. Machinalement, le jeune photographe tend son appareil pour un cliché sur le vif, même s’il ne se rend pas du tout compte à qui il a affaire. Les trois hommes échangent quelques mots et l’artiste demande à voir les photographies qu’André Villers a avec lui. «Moi aussi, je fais de la photo, m’a-t-il dit. Et c’est vrai qu’il s’y intéressait depuis longtemps. Vers 1908 déjà, il avait un appareil. Il prenait des images de ses œuvres qu’il envoyait pour montrer ce qu’il faisait. Il a fait des portraits, dont celui du Douanier Rousseau. Il a aussi beaucoup expérimenté, griffé des plaques, rehaussé des portraits.»

Au sanatorium, on parlait de Picasso comme du fada de Vallauris. J’étais jeune, j’écoutais peu, mais j’ai tout de même été frappé quand Picasso m’a dit: les gens me prennent pour un fou alors que j’essaie de dire la vérité.

Le fada de Vallauris

En tout cas, ce jour de 1953, le jeune photographe et ses images plaisent assez à l’artiste pour qu’il invite aussitôt André Villers à visiter son atelier, à quelques pas. Cette première rencontre lui ouvre les portes d’un autre monde. «Au sanatorium, on parlait de Picasso comme du fada de Vallauris. J’étais jeune, j’écoutais peu, mais j’ai tout de même été frappé quand Picasso m’a dit: les gens me prennent pour un fou alors que j’essaie de dire la vérité.» L’artiste va épauler le jeune homme fauché, lui proposer quelques travaux. Un jour André vient les mains vides. «Tu n’as pas ta machine à coudre aujourd’hui? a-t-il plaisanté. Je lui ai dit que je devais réparer mon appareil. Il m’a offert un magnifique Rolleiflex, avec lequel j’ai fait une grande partie de mes photographies.»Des pauses s’installent dans le récit d’André Villers. On devine alors dans son regard clair une foison de moments anciens qui refont surface. Il évoque une «œuvre de tendresse», l’homme «très attentionné» qu’était Picasso. Il se souvient d’Inès, la gouvernante, au service de la famille pendant trente-deux ans. «Une femme exceptionnelle. Un jour, Picasso a remis en place un invité qui lui demandait le sel d’un geste méprisant… Elle était belle.» Le souvenir est si fort que notre témoin fait silence. «Un peu d’eau qui coule», sourit-il pour excuser une larme.Durant ces années, c’est aussi tout un monde d’artistes qu’André Villers va rencontrer et photographier. Jacques Prévert en premier lieu, mais aussi Chagall, Cocteau, Bram Van Velde, Léger ou encore Francis Ponge. Il se plaît à reprendre la définition que le poète donnait de Picasso. «Cet homme a une qualité exceptionnelle, il les possède toutes.»En 1955, André Villers visite pour la première fois Paris. «Paulo Picasso, le fils d’Olga, était mon copain. Il s’est occupé de moi.» Parmi ses rencontres parisiennes figure Hélène Adant, qui a si bien capté la vie du peintre à Vence dans les années 1940. C’est par son intermédiaire qu’il va rencontrer Le Corbusier. «On est allé rue Nungesser-et-Coli, près du bois de Boulogne. Il est même monté sur le toit pour poser.» L’architecte s’était réservé le sommet de l’immeuble Molitor, qu’il avait conçu entre 1931 et 1934 avec son cousin Pierre Jeanneret. C’est une des images prises ce jour-là qui figure sur l’actuel billet de 10 francs. Quand la Banque nationale suisse révèle le nouveau billet, personne ne peut dire qui est l’auteur du portrait de l’architecte avec les lunettes sur le front. Mais la photographie ne reste pas longtemps anonyme. «Quand on a su que c’était moi, le soir même, la presse est venue chez moi à Mougins, même la télévision suisse. J’ai montré les négatifs.» Pour ce natif du Territoire de Belfort, la Suisse, c’est presque chez lui. «J’y ai même gardé les vaches pendant la guerre.»

Œuvres à quatre mains

Mais André Villers ne s’est pas contenté d’être un portraitiste. L’exposition de la Gagosian Gallery met surtout en valeur des œuvres cosignées avec Picasso. A l’image de cette série entre photographie et sculpture, faite de petites figures découpées, mises en scène pour former des masques, le photographe ajoutant encore du riz, de la coriandre, les ciseaux de Picasso repassant encore par là avant une nouvelle photographie. Les deux artistes conjuguent leurs talents pour jouer avec le noir et le blanc, les vides et les pleins, les ombres et les lumières. En 1962, pour l’album Diurnes, préfacé par Jacques Prévert, 30 planches sont sélectionnées parmi près de 700 photogrammes nés de ce genre de combinaisons fabuleuses.
Cette expérience entraînera le photographe vers d’autres collaborations, avec Karel Appel, Robert Combas ou encore Michel Butor. Il continuera aussi à expérimenter en solitaire, giclant par exemple le révélateur sur l’image pour la faire apparaître parmi les gouttelettes, jouant les transparences, photographiant ses propres découpages et pliages. A Mougins, on a même donné son nom à un musée de la photographie. «Et je me suis aussi mis au numérique, parce que je peux essayer de nouvelles choses», glisse-t-il. Comme Picasso, essayer, travailler. Sa famille est revenue, la route est longue jusqu’au Luc, où il vit désormais. Mais avant, vite, il sort l’appareil, demande aux membres de la galerie de poser près de la Femme au plateau et à la sébile. Pour le souvenir.