Sa vie a l’allure d’un roman russe, entre rires et larmes. Né à Moscou en 1955, fils d’un peintre et d’une mère pianiste arménienne qui fut l’élève du grand pédagogue Heinrich Neuhaus, Andreï Gavrilov a mené une carrière foudroyante jusqu’au début des années 1990. Du jour au lendemain, il a tout arrêté. On n’a plus entendu Gavrilov. Mais il n’a jamais abandonné le piano. Grand ami de Mikhaïl Gorbatchev, il donne un récital en septembre pour le 20e anniversaire de l’organisation environnementale Croix-Verte internationale, au Victoria Hall de Genève.

La voix même d’Andreï Gavrilov, au téléphone, est un mélange de chaleur et d’intransigeance. «M. Gorbatchev [fondateur de la Croix-Verte] est comme un père pour moi. Il a sauvé ma vie plusieurs fois.» Andreï Gavrilov, 57 ans, fait allusion à la fin des années 1970, quand le régime soviétique lui a soudain mis des bâtons dans les roues, alors que sa carrière prenait un bel essor en Occident. Il faut s’imaginer le choc pour ce jeune virtuose russe, auréolé du Premier Prix Tchaïkovski en 1974, à l’âge de 18 ans (!).

Andreï Gavrilov a appris le piano auprès de sa mère, dès l’âge de 2 ans, de Tatiana Kestner puis de Lev Naumov, lui-même élève et assistant de Neuhaus – autant dire la crème de l’école russe. Ses débuts sensationnels au Festival de Salzbourg en 1974, où il remplace au pied levé Sviatoslav Richter, au Royal Festival Hall de Londres en 1975, font parler de lui. Herbert von Karajan l’invite à l’accompagner lors d’une tournée en Europe avec l’Orchestre philharmonique de Berlin en 1978 (30 concerts). Avant 1980, Andreï Gavrilov est donc l’un des fers de lance de l’école russe du piano, aux côtés de ses aînés Emil Gilels et Sviatoslav Richter.

Le 6 décembre 1979, Andreï Gavrilov est attendu pour enregistrer le 2e Concerto de Rachmaninov avec le Philharmonique de Berlin sous la direction du grand «Herbert». L’orchestre et le chef l’attendront près de quatre heures pour la répétition. Andreï Gavrilov n’arrivera jamais à Berlin: passeport confisqué, ligne téléphonique sur écoute, pour être finalement isolé de sa famille et de ses amis. Le virtuose est puni pour avoir émis des réserves sur l’idéologie soviétique, et pour avoir refusé de jouer pour Brejnev au Kremlin en 1979. Pendant cinq ans, il est mis sous surveillance – sa vie est en danger. Mais, grâce à l’intervention de Mikhaïl Gorbatchev, Gavrilov obtient en 1984 la permission de se rendre à l’Ouest. Il est le premier artiste russe à obtenir son inscription à l’état civil en Europe sans devoir demander l’asile politique. Naît alors une amitié indéfectible avec cette «âme pure», cet «ange».

En 1985, Andreï Gavrilov fait des débuts très remarqués au Carnegie Hall de New York. Etabli à Londres puis en Allemagne dès 1989, il cumule concerts et enregistrements discographiques (pour la firme EMI puis pour Deutsche Grammophon). Il joue Bach, Chopin, Scriabine, Prokofiev, Rachmaninov, Tchaï­kovski. Un musicien au tempérament trempé – il lui arrive d’être excentrique dans ses partis pris.

Aussi solide soit-il, Gavrilov frôle à nouveau l’abysse en 1993. Un matin, il décide qu’il ne va pas faire le trajet de Francfort à Bruxelles pour y jouer le soir même. «Je n’étais pas satisfait de moi-même, confiait-il en 2006 au Guardian. J’étais au top de ma carrière, je donnais des concerts, j’avais tout. D’un point de vue matériel, je m’en sortais très bien. Mais je savais que, si je continuais dans cette voie, je n’allais pas devenir l’artiste que je voulais vraiment être – libre, original, idéaliste.» Une profonde remise en question, mêlée de doute, de perte de confiance, d’un mariage brisé, d’une quête de sens, qui va le tenir à l’écart de la scène pendant des années. «J’ai arrêté de jouer, j’ai changé ma technique, je n’ai plus enregistré, j’étais en train de dériver, j’ai plongé dans la pauvreté, dit aujourd’hui Gavrilov. Puis, soudainement, la porte s’est ouverte à nouveau et un autre monde s’est présenté à mes yeux.»

Gavrilov le répète à l’envi: la vérité d’un interprète se paie au prix fort. Il a d’ailleurs horreur du mot «interprétation» et préfère l’idée de «transmission». «Quand je joue Chopin, je dois devenir Chopin, et être le médium par lequel la voix de Chopin et son âme deviennent vivantes et embrassent l’audience dans la salle.» Un discours teinté de ferveur mystique qu’il ne renie pas. Si Prokofiev fait naturellement partie de ses cordes, il revient toujours à Chopin. «Chopin et Mozart sont les compositeurs les plus insaisissables. Leur musique a une nature constamment changeante; elle n’est pas inscrite dans une forme monolithe, comme chez Beethoven, Wagner, Prokofiev, Stravinski. Ils sont comme des elfes: vous pensez les avoir attrapés, et voici qu’ils vous rient au nez, retournés sur leur tête.»

D’un point de vue plus technique, Gavrilov admire le contrepoint si dense chez Chopin. «99% des interprètes pensent qu’il s’agit de jouer la mélodie et d’y apposer l’accompagnement. Chez Chopin, il y a 3, 4, 6, 8, jusqu’à 12 voix simultanément, et la difficulté consiste à les faire chanter toutes ensemble.» On comprend dès lors pourquoi Gavrilov évoque son épuisement – «jusqu’à cracher du sang»! – après avoir joué deux heures de Nocturnes. «Chopin vous donne un chèque extrêmement cher à rembourser. Vous en payez de votre vie, de votre expérience, de votre souffrance.» Sera-t-il à la hauteur de ses exigences? «Si vous venez à mon concert, je vous garantis une expérience totale, qui induira peut-être même un changement de vie.» Alléluia!

Andreï Gavrilov au Victoria Hall de Genève. Concert en l’honneur de la Croix-Verte internationale. Nocturnes de Chopin et 8e Sonate de Prokofiev. Lu 2 septembre à 20h. Loc. 022 319 61 11 et 0800 418 418. www.gcint.org

«J’ai changé ma technique, j’étais en train de dériver, j’ai plongé dans la pauvreté»