pop

Andrew Bird ose les envolées exploratoires

Au fil de «Break it Yourself», neuvième album original, le perfectionniste songwriter américain expérimente en groupe le lâcher-prise. Impérial

Genre: POP
Qui ? Andrew Bird
Titre: Break it Yourself
Chez qui ? (Bella Union/Irascible)

D u souffle et du lyrisme, des délicatesses et digressions, de la spontanéité et de l’orfèvrerie pop. Pour Break it Yourself , neuvième album au ton toujours personnel et au titre programmatique, Andrew Bird a décidé de se faire violence. A l’image de l’enfant sur la pochette, il a cassé son jouet préféré. Si le songwriter de Chicago au patronyme aviaire n’est pas passé du classicisme folk-pop au punk-rock furibard, il s’est par contre résolu à un périlleux lâcher-prise où affleurent des zestes de calypso, country, jazz, blues, soul, des giclées celtiques et quelques bizarreries sonores ou surprenantes cassures de registre. Histoire de faire vraiment sonner Break it Yourself comme aucun de ses disques passés et de glisser aisément de Dylan à Konono N° 1, des Beatles à Peter Broderick ou de Broadway à La Nouvelle-Orléans.

Alors que depuis 2005 et l’extraordinaire The Mysterious Production of Eggs, embrassant un large pan de l’histoire du rock, de la soul et pop, Andrew Bird n’a cessé de peaufiner son art raffiné et baladeur, Break it Yourself semble parachever son épanouissement. Drapant son répertoire de mystères lancinants ou l’exposant à d’éblouissantes lumières mélodiques et harmoniques, Bird prend ici littéralement son envol. Comme s’il avait ressenti d’inscrire ses chansons en réaction au corpus impérial mais perfectionniste à l’excès de Noble Beast (2009).

Le minutieux homme de studio s’est ainsi ressourcé dans les vertus de l’improvisation jazz sans perdre en élégance ni prestance pop. Avec un effet libératoire, jubilatoire par endroits, le multi-instrumentiste plutôt solitaire qu’est Bird s’est adonné à l’enregistrement en nuée et sans filet pour ces quatorze nouveaux morceaux de choix. Batterie, guitares, claviers, saxophone et basse cernent ici notre drôle d’oiseau, toujours siffleur à ses heures et encore violoniste aguerri aux pizzicati amplifiés mis en boucle. Avec, en ange gardien avisé, le classieux pianiste et fumeux chanteur Randy Newman qui veille aux douces folies de cette œuvre de haut vol aux panoramas cinématographiques.

Qu’il versifie ses frustrations grâce à une métaphore originale («Desperation Breeds»), évoque par la bande une timidité maladive («Danse Carribe») ou ironise sur la condition humaine («Give it Away»), l’homme-orchestre semble enfin s’amuser et se décoincer en chantant en troupe. Timbre ardent ou suspendu cousinant toujours avec ceux de David Byrne, Rufus Wainwright ou Morrissey (frappant sur le fabuleux «Eyeoneye» qui fait aussi des clins d’œil aux Beatles), Bird abandonne au passage quelques inflexions devenues maniérées. Et aux structures plus figées où il se satisfaisait de variations irisées, l’Américain filiforme préfère les élans expérimentaux. Alternant registres et tempi, osant les compositions étales et en roue libre (les 8 minutes tire-larmes de «Hole in the Ocean Floor») ou accouplant ses penchants pour l’exotica avec un blues rugueux, le petit orchestre de Bird sidère par sa maîtrise désenchantée («Lazy Projector»). Bird, lui, y glisse aisément encore ses rimes aussi subtiles que ludiques. Déroutant de prime abord mais outrageusement régénérant, Break it Yourself constitue un cap exploratoire.

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