Pop Art

Andy Warhol, le roi de l’esquive

En 1978-1979, l’artiste pop peint 
un ensemble 
de 102 toiles. 
Leurs motifs? 
Une ombre répétée qui est le point culminant de l’exposition
«Warhol Unlimited» au Musée d’art moderne 
de la Ville de Paris

Peut-on se passer d’Andy Warhol (1928-1987)? Le Musée d’art moderne de la Ville de Paris lui consacre une exposition intitulée Warhol Unlimited avec plus de 200 œuvres, alors que celle du Centre Pompidou Metz, Warhol Underground, ferme ses portes le 23 novembre. L’hiver dernier, il était présent au Musée d’art contemporain de Marseille avec Warhol – Time Capsules. Tout cela moins de six ans après la présentation de ses portraits au Grand Palais de Paris en 2009, Le Grand Monde d’Andy Warhol. Et sans compter ses innombrables apparitions en guest star, comme c’est le cas en ce moment à Picasso. mania, encore au Grand Palais, où il figure avec plusieurs Tête d’après Picasso datant de 1985.

Warhol accompagne d’ailleurs Picasso en tête des chiffres d’affaires dans les ventes aux enchères mondiales depuis plusieurs décennies. Il attire presque autant de visiteurs, ce qui n’est pas négligeable pour les caisses d’établissements culturels souffrant des restrictions financières et de la baisse du sponsoring. Et il provoque, comme lui, des réactions contradictoires allant de l’admiration effrénée à la répulsion totale.
L’exposition du musée parisien est le résultat d’un prêt rare consenti par la Dia Art Foundation de New York, les 102 toiles sérigraphiées et peintes de 193 x 132 cm se développant sur plus de 130 mètres, une variation sur 17 couleurs commandées en 1978 par les mécènes Heiner Friedrich et Philippa de Menil et exposées pour la première fois à la galerie Heiner Friedrich en 1979. Le titre de cette œuvre gigantesque, Shadows, vient du motif qui a servi de base à la sérigraphie, une ombre photographiée par Andy Warhol dans son atelier. Pour l’exposer, le Musée d’art moderne de la Ville de Paris a dû inverser le parcours habituel de ses expositions monographiques et libérer ainsi un immense mur courbe qui provoque un effet de profondeur vertigineux.

Malentendu artistique

Warhol Unlimited aurait pu se contenter de ce tour de force spectaculaire. Heureusement, il n’en est rien. Ceux qui pensent que Warhol n’est qu’un personnage astucieux qui s’est servi du star-system et de l’auto-publicité pourront y trouver au contraire un peintre soucieux d’approfondir les moyens de la peinture en prenant appui sur les images que diffuse massivement la société américaine à partir de la deuxième partie du XXe siècle. Le parcours est organisé pour conduire vers Shadows et permettre au visiteur d’y voir plus qu’une formidable occupation narcissique de l’espace. Car l’œuvre d’Andy Warhol est l’objet d’un malentendu qui vient des images qu’il a reprises et multipliées à coups de variations, Jackie Kennedy, Elizabeth Taylor, Mao, Marilyn Monroe, les chaises électriques, les têtes de vaches, les fleurs, les boîtes de soupe Campbell’s, etc., dont on risque de ne retenir que l’anecdote et l’effet de miroir tendu à la société des années d’euphorie économique.
A ce titre, les trois premières salles sont une entrée en matière exemplaire. Dans la première, des œuvres qui se situent aux deux extrémités de la vie artistique d’Andy Warhol. Les sérigraphies d’une dizaine de boîtes de soupe Campbell’s (1969) dont il avait déjà fait plus de trente peintures en 1962 – il persiste et signe ainsi dans son usage des images industrielles comme celles des boîtes Brillo ou des bouteilles de Ketchup Heinz réalisées entre-temps. Et les autoportraits intitulés The Shadow sérigraphiés dans plusieurs couleurs en 1981 qui représentent Warhol de profil avec son ombre projetée. Une image est une image, que ce soit celle de l’étiquette d’un produit alimentaire courant ou celle d’un artiste qui est lui aussi devenu un produit de consommation, qui le sait et qui en joue.

L’avis de Duchamp

«Si vous prenez une boîte de soupe Campbell’s et la répétez 50 fois, vous n’êtes pas intéressé par l’image rétinienne, disait Marcel Duchamp en 1962, au moment où sont apparues les premières peintures de Warhol. Ce qui vous intéresse, c’est le concept qui vous amène à mettre 50 boîtes de soupe Campbell’s sur une toile.» Cette interprétation conceptuelle de l’œuvre warholienne fait de l’artiste un individu préoccupé par l’idée et très accessoirement par la vue. Elle s’est imposée au cours des années 1960, durant une période où les jeunes artistes américains se construisaient contre l’expressionnisme abstrait de la génération précédente, celle de Rothko, Newman, Francis, etc., contre la projection de l’énergie spirituelle sur la toile, contre l’individualisation qui en résulte. C’est l’ère du moins qui commence, moins de présence subjective, moins de présence de la main et du geste, moins de peinture au sens strict, moins de profondeur dans les intentions… Une telle interprétation semblait raisonnable sur le moment. Elle l’est moins avec le recul d’un demi-siècle. Car ce moins dans chaque objet, dans chaque image, Warhol en restitue le plus par la multiplication, la répétition et les variations. De peinture en peinture, de sérigraphie en sérigraphie modifiée, le détail fait la différence.

Plan fixe

La deuxième salle est consacrée aux Screen Tests (bouts d’essais) réalisés dans son atelier new-yorkais (la Factory) entre 1963 et 1966. Warhol demandait aux personnages de tous les horizons qui passaient de poser en plan fixe devant une caméra 16 mm pendant la durée d’une bobine. Ces portraits, tournés à 24 images par seconde, étaient ensuite projetés à 16 images par seconde, ce qui ralentit les légers mouvements et les petits changements d’expression des modèles s’efforçant de rester immobiles. Avec ces Screen Tests comme avec ses nombreux films, avec la photographie (les Polaroid en particulier) et avec sa fascination pour les innovations techniques, Andy Warhol semble faire partie des artistes qui rompent avec les vieux modes d’expression. Or, s’il adopte ces techniques, il les utilise le plus souvent en reprenant les anciens rituels artistiques. Ici, le portrait dont on voit l’image mais également la pose, c’est-à-dire la durée pendant laquelle le modèle se fixe et s’imprime dans l’esprit par la vue.
La salle suivante est intitulée «Court-circuit». Elle reprend le dispositif utilisé lors d’une exposition au Whitney Museum de New York en 1971. Warhol y avait accroché une série d’Electric Chair (1963-1971), des chaises électriques inspirées par une photographie de presse datant de 1953, sur un papier peint figurant des têtes de vache sur fond jaune. Il fait ainsi le constat d’une équivalence et d’un aplatissement qui sont devenus la règle sur tous les écrans, où les tragédies de l’exode et de la mort côtoient en simultané le plaisir des bains de mer sur les mêmes plages ou le triomphe du Botox sur le vieillissement. Ce constat pourrait n’être que désespéré et compensé par l’ironie, le calcul et le culte du plaisir éphémère. A coups + de petites phrases et de mots d’esprit, Andy Warhol s’est efforcé toute sa vie de faire croire qu’il en était ainsi. En 1979, il parle de l’exposition Shadows à la galerie Heiner Friedrich: «Quelqu’un m’a demandé si je pensais [que ces tableaux] étaient de l’art et j’ai dit non. Vous voyez, il y avait de la musique disco durant la fête de vernissage. Je suppose que cela fait un décor disco.»

Effet hypnotique

Arrivés à la fin du parcours, devant l’œuvre de 130 mètres, les visiteurs ne seront sans doute plus disposés à suivre l’artiste dans les esquives qui ont fait sa réputation. Le choc est intense. D’abord à cause de la monumentalité et de la répétition qui ont un effet hypnotique. Si Shadows a quelque chose de commun avec la musique disco ou avec d’autres musiques moins stéréotypées, c’est le rythme, la pulsation, le martellement qui provoque l’oubli de soi et de son propre corps comme dans beaucoup d’images qui servent les religions et en particulier celle d’Andy Warhol, le catholicisme orthodoxe. Dans Shadows, on retrouve l’impact frontal et enveloppant des églises enluminées. Dans ses images simplifiées et répétées, on retrouve la puissance de l’iconostase occupant le chœur et séparant les espaces de culte. Warhol s’est fait contre Mark Rothko et Barnett Newman. Il les retrouve. Léger dans ses propos, il l’est. Mais la légèreté est souvent la politesse des inconsolables. ■

Publicité