Comment passe-t-on de Raison et Sentiments, adaptation on ne peut plus british d'un roman de Jane Austen, à The Ice Storm, regard ethnologique sur les années 70 aux Etats-Unis, puis à Tigre et Dragon, film d'arts martiaux épique dans la plus pure tradition de Hongkong? Cinéaste-caméléon, Ang Lee est une énigme. Né à Taïwan en 1954, installé aux Etats-Unis depuis 1978, cet homme possède une faculté d'adaptation qui n'a d'égale que sa quête de l'équilibre en toutes choses. Pas étonnant que ses films soient plus appréciés dans le monde anglo-saxon, où la forme classique n'est pas une tare, que par une critique française qui l'a toujours jugé un peu mou. Avec Crouching Tiger, Hidden Dragon, film d'une beauté et d'une harmonie rares, il devrait pourtant faire l'unanimité.

Le Temps: L'envie de réaliser ce film est-elle liée à des souvenirs d'enfance?

Ang Lee: Oui, de plusieurs manières. D'abord, ce genre d'histoires, dans les livres comme au cinéma, a été ma joie cachée quand j'étais adolescent. Mais c'est aussi lié à mon fantasme de la Chine, ce pays d'où mes parents ont émigré. Comme je n'y ai jamais mis les pieds, il y a toujours cette Chine abstraite dans ma tête.

– Et le livre que vous avez adapté?

– Les romans que je lisais à l'époque ont déjà été adaptés de nombreuses fois, surtout à la télévision, et ils ont perdu leur fraîcheur. Dans mon envie de revenir à ce genre, je voulais que l'adulte en moi puisse aussi s'impliquer à travers des métaphores, une certaine sophistication. En découvrant ce livre, il y a six ans, j'ai senti qu'il conviendrait à merveille. Il n'est pas très connu, parce que l'auteur est un Chinois du continent qui a été victime de la censure. Il y a des personnages féminins forts, un cadre historique peu utilisé, des influences freudiennes. Et surtout cette fin tragique inhabituelle, qui m'a hanté durant toutes ces années.

– Hongkong est-il le seul endroit où l'on peut faire ce genre de films?

– Un tel film nécessite des moyens que seule une industrie peut offrir et un savoir-faire que seuls des gens qui ont déjà travaillé sur des films d'arts martiaux possèdent. En général, un outsider comme moi n'a aucune chance d'approcher ce type de films. Comme ils ont le public le plus impatient du monde, ils sont devenus extrêmement virtuoses et créatifs. Chaque film repose sur quatre ou cinq séquences d'action extraordinaires. Mais le reste n'est que du remplissage, et c'est là que je pouvais intervenir.

– D'où tenez-vous cette capacité à vous adapter à d'autres cultures?

– J'ai grandi à Taïwan comme un outsider, mes parents étant du continent, puis je suis allé étudier à New York: j'ai donc appris à m'adapter. Mais peut-être est-ce déjà dans mon caractère: je suis du signe de la Balance. Enfin, mon travail lui-même consiste à absorber un maximum de choses, sentir ce que chaque collaborateur peut vous amener. Cela dit, cette question de culture n'est que le premier niveau d'un film. Après, il faut chercher à exprimer ce qui est universel.

– Que vous apporte votre partenaire, le producteur James Schamus?

– Un point de vue occidental. Aussi, il est très «hype», au courant de tout, alors que je suis plutôt conservateur et focalisé sur mon travail. Comme scénariste, il me procure les matériaux de base, et comme producteur, c'est lui qui vend le film. C'est extrêmement utile d'avoir quelqu'un auquel confronter ses avis, sur lequel rebondir. De la même manière, j'ai un monteur attitré qui a des goûts totalement différents des miens!

– Est-ce que vous avez cherché à rendre ce film plus compréhensible pour un public étranger?

– Nous avons visé deux objectifs différents. D'un côté, avec ce budget, le film devait être un «blockbuster d'été» en Asie. De l'autre côté, il y avait le circuit art et essai occidental. Les dialogues sont plus explicatifs, les sentiments plus verbalisés qu'on en a l'habitude en Chine, et la première scène d'action n'arrive qu'après quinze minutes. En fait, j'ai autant adopté cette structure pour familiariser le public étranger que pour attirer le public asiatique dans un drame plus complexe que ce qu'il a l'habitude de voir. Certains codes sociaux qui régissent les relations entre les personnages, en particulier la relation maître-élève, vous échapperont peut-être. Mais je crois que les émotions qui en découlent s'expliquent d'elles-mêmes, comme les envolées durant les combats, qui peuvent faire rire la première fois.

– Quel a été l'apport du chorégraphe Yuen Wo-Ping pour les scènes de combat?

– La plupart du temps, c'est moi qui donnais les grandes lignes de l'action, puis je le laissais inventer les mouvements et nous en rediscutions avant de tourner. Souvent, il choisissait lui-même les cadrages, mais parfois je jugeais qu'il restait trop prisonnier de ses habitudes. Pour moi, l'action n'est pas tout. C'est l'effet dramatique qui doit primer. Le combat au sommet des bambous, par exemple, je l'ai imaginé dès l'écriture du scénario. Je voulais exploiter ce lien traditionnel qui existe entre le bambou et le sabre, et puis cette couleur verte qui symbolise pour moi le désir réprimé.

– Est-ce que vous pourriez envisager de tourner une suite?

– Il existe une suite, puisque j'ai adapté le quatrième livre d'une série de cinq, mais je la trouve un peu faible. Si j'y revenais, ce serait plutôt à travers une «prequel», comme Star Wars (il rit), pour raconter la jeunesse des personnages de Chow Yun-fat et Michelle Yeoh. Comme ce film a été pour moi un constant processus d'apprentissage, je me dis parfois que je dois être capable de faire encore mieux.