Au Schauspielhaus règne l'animation des grands soirs. Passion et excitation – si rares – se propagent des foyers à la salle, donnant toute sa vie à un événement théâtral. A la caisse, on s'arrache les derniers strapontins d'un spectacle qui affiche complet depuis deux mois et qui est sans conteste le clou des Zürcher Festspiele. Soit le Hamlet mis en scène par Peter Zadek, star provocatrice du théâtre germanophone.

Sur les bords du Léman, il se fait rare. On a pu le voir une fois, en 1991, diriger Isabelle Huppert dans Mesure pour mesure – encore Shakespeare – au Vidy Lausanne. C'est à une autre grande comédienne qu'il a confié le rôle du Prince du Danemark: Angela Winkler, celle qui a été Katharina Blum dans le film de Volker Schlöndorff et que l'on a pu notamment revoir dans Le Tambour. Si, à l'époque élisabéthaine, les hommes jouaient les rôles de femme, l'histoire théâtrale ne compte pas de nombreuses incarnations féminines d'un héros masculin shakespearien. L'une des plus remarquables est celle donnée par Fiona Shaw à Richard II, mais elle s'inscrit dans une perspective féministe – Deborah Warner ayant signé la mise en scène du spectacle.

Dans le choix opéré par Peter Zadek, il n'y a évidemment aucune connotation féministe, mais il n'y a pas non plus de lecture idéologique. Quand on l'interroge sur sa motivation, il répond avoir spontanément pensé à Angela Winkler et avoir ensuite réalisé qu'elle est une femme. Son spectacle est la preuve éclatante de sa bonne foi. Car dès son entrée en jeu, Angela Winkler s'impose au-delà des questions de sexe – qui deviennent immédiatement déplacées.

Avec ses longs cheveux de jais, de noir vêtue, privée de maquillage, elle n'est ni homme ni femme, elle est Hamlet, en toute simplicité. Un Hamlet qui lui colle à la peau, qu'elle joue sans fard avec un naturel confondant, au plus proche de ses émotions. Cette comédienne, qui a vingt ans de carrière derrière elle, semble là avoir la fraîcheur juvénile d'un adolescent. Et présenter en fait l'image parfaite de l'androgyne, qui porte en elle toute l'humanité d'un univers qui en est, sinon, privé. On est loin de la femme censée sauver l'homme…

Autour d'elle – de lui –, les autres habitants d'Elseneur sont glaciaux, réduits au plus petit dénominateur commun: celui de leur rôle social. Si Peter Zadek n'a pas idéologisé son choix féminin, il signe par contre un spectacle profondément politique. Il situe l'action quelque temps après la Deuxième Guerre mondiale. Un air de ragtime, en toile de fond, rappelle que la Libération est due, aussi, au débarquement américain. On se trouve quelque part en Europe. La scène est vide et noire, avec pour seul décor un euro-container «Gateway» – qui peut transporter des armes comme des bananes – d'où sortent les comédiens. Cet élément résume magistralement le propos: il est le lieu plombé du pouvoir, comme la roulotte des comédiens – la troupe de Zadek circulant à travers l'Europe. Il est ici, il est le même partout. Claudius (Otto Sander) est un banal dictateur, plus homme d'affaires véreux qu'aristocrate, troquant l'uniforme militaire pour le complet. Gertrude (Eva Mattes) est une femme amoureuse à la coquetterie clinquante. Polonius (Ulrich Wildgruber), un apparatchik ambigu. Seuls quelques gestes suffisent à dire la peur – des passages furtifs sur une scène qui évoque immédiatement les couloirs d'un pouvoir aspirant.

Une mise en scène sans superflu

Zadek sait peser les mots, autant que les silences. Sa mise en scène balaie tout le superflu, il noue, pas à pas, une intrigue qui glisse irrévocablement vers le drame comme le ferait une machine parfaitement huilée. Tous ses comédiens sont tenus, retenus presque, maintenant une distance froide entre eux et le public. En contraste voulu avec Hamlet, cet être d'humanité qui descend de scène comme pour se confier, et dont la violence – aussi physique – envers Ophélie (Annett Renneberg) n'en devient que plus saisissante. Une Ophélie qui n'existe pas – jeune fille aux tresses et aux tailleurs sages – jusqu'à ce qu'elle ne sombre dans la folie. Là, avec son corps élancé plié sous la douleur, elle renoue avec elle-même – dans l'horreur. Ses cris restent longtemps en suspend…

Mais la maestria de cette mécanique orchestrée par Zadek a son revers: son univers si bien huilé, si évidemment naturel et contemporain évacue un peu trop la poésie. La démonstration politique se fait au détriment de la métaphysique et de l'humour grinçant si propre à Shakespeare. A l'explication métaphysique, il préfère l'analyse freudienne: le seul accessoire – hormis des chaises – exposé sur scène est le vaste lit conjugal lors de l'affrontement de Hamlet avec sa mère. Et sa seule tentative d'humour noir avorte durant la scène des fossoyeurs où les crânes se mêlent aux détritus des décombres de l'Europe – geste qui se veut provocateur, mais évoque bien maladroitement les charniers actuels. Ces réserves n'enlèvent rien à sa vision noire d'un monde englouti, où brille encore Angela, l'androgyne…

«Hamlet», Zürcher Festspiele, Schauspielhaus, ce soir à 19h, billets à l'entrée. Schaubühne am Leniner Platz, Berlin, du 4 septembre au

13 novembre. Reprise l'année prochaine dans le cadre de L'Expo universelle Hanovre 2000.