La Bâtie

Angelica Liddell, fiancée de Dieu et reine des abeilles

L’artiste madrilène a présenté sa nouvelle création. Avec une pénétration, elle est audacieuse

Angélica Liddell, reine des abeilles

La Bâtie L’artiste madrilène a présenté sa nouvelle création

Avec une pénétration sur scène, son spectacle est audacieux

Un titre à la Rodrigo Garcia. Un goût pour le théâtre sacré qui rappelle Romeo Castellucci. Mais un rapport à la souffrance bien à elle. Angélica Liddell est une actrice totale, une pasionaria qui croit dans un art rédempteur, un art inspiré qui peut racheter les péchés de l’humanité par une catharsis bien ordonnée. Elle l’a encore prouvé lundi au Lignon avec Esta breve tragedia de la carne, suite de tableaux christiques qui célèbrent la nature et toutes ses créatures, y compris les plus défavorisées. Dans cette édition flamboyante de La Bâtie 2015, l’artiste espagnole, 48 ans de sainte colère, n’est pas le joyau le moins allumé.

Pour ou contre Angélica Liddell? La question se posait moins lundi. Mais une semaine avant, elle a couru parmi le public lors du premier spectacle présenté par la Madrilène au festival genevois. Dans Primera carta de San Pablo a los Corintios, vu à la Comédie après Vidy-Lausanne en mars, l’artiste transformée en démone se livre à vingt minutes d’un monologue hurlant pour dire à quel point l’amour n’est estimable que sacrificiel et violent. Un morceau de bravoure qui a provoqué le départ de spectateurs exaspérés par tant de fureur.

Quelle puissance, pourtant! Quelle présence en scène! On peut ne pas adhérer à sa démarche expiatoire, cette contrition systématique qu’elle s’impose symboliquement pour sauver l’humanité. Mais on peut difficilement lui refuser le statut de performeuse hors pair. L’actrice est petite, fluette, mais le feu est là, brûlant dans ses entrailles. Et alimenté par la haine qu’elle voue à son éducation catholique, rigide et hypocrite, à laquelle elle oppose une foi vibrante, amoureuse et mystique. Le pari est audacieux, la fiancée de l’éternel l’assume sans trembler.

Théâtre, performance, installation? A l’instar de Romeo Castellucci, les spectacles d’Angélica Liddell proposent une suite de tableaux plus ou moins limpides qui tissent un livre d’images, souvent saintes, pour raconter la blessure du monde. Dans Esta breve tragedia de la carne, les séquences osent la puissance. Tout commence avec un rock vociférant, sorte de sabbat métalleux qui, dans le noir, annonce le pire des châtiments. Il ne va pas tarder. Mais tout d’abord, cette entame mystérieuse où l’on voit un bourreau géant tirer des flèches dans le plafond sonorisé – allusion au martyre chrétien de saint Sébastien?

Ce qui est sûr, c’est qu’Angélica Liddell va largement s’humilier. Elle apparaît sur scène en nuisette, s’écrase face contre terre dans une posture de pénitente. Ses bras sont noirs jusqu’aux coudes. Au mur, un texte affiche un dialogue amoureux où l’homme, Roméo, demande à la femme de souffrir pour lui. Elle, Angélica, obtempère, tout en précisant que «seule la beauté l’excite». Ensuite, elle se rapproche d’une chaise dorée (trône christique?), crache du sang dont elle s’enduit les jambes et le bas-ventre et, relevant sa nuisette sur son sexe dénudé, se fait pénétrer par un godemiché également doré fixé à même le placet. Ou comment le verbe salvateur entre par le bas. L’image, éloquente, est encore appuyée par Que ma joie demeure, célèbre choral de Bach, ici joué au piano, comme une jubilation intérieure…

Angélica Liddell, c’est ça. Le poids des mots, le choc des tableaux. Dans cette «brève tragédie de la chair», une fois pénétrée par la parole divine, l’artiste va aimer et célébrer la nature sous toutes ses coutures. Elle porte un regard bienveillant et souriant sur Merrick, le fameux personnage défiguré d’Elephant Man. Avant, elle a entouré de sa sollicitude trois hommes en noir, chacun amputé d’un bras. Et hissé encore au rang de saints innocents quatre jeunes trisomiques. Le point commun entre ces figurants? Ils incarnent tous sur scène des apiculteurs, pour un double hommage. A l’abeille ouvrière, célébrée dans la doxa catholique pour son application silencieuse. Et aussi à Emily Dickinson, dont s’est lointainement inspirée la performeuse pour cette création.

Habillée de blanc et vivant recluse, la poétesse américaine vouait un culte à la nature en général et aux abeilles en particulier. Elle leur a consacré plusieurs poèmes. Abeilles laborieuses, donc, mais aussi tueuses. Car Angélica Liddell aime le feu des enfers. A la fin de son parcours d’amour universel, elle s’enferme dans une cage de verre avec des dizaines d’abeilles. On murmure qu’elle est allergique et pourrait mettre sa vie en danger si elle était piquée. Qu’importe. La fiancée de l’éternel ne fait pas de l’art à moitié. On l’imagine sans peine vouloir mourir sur scène pour nous sauver.

«Esta breve tragedia de la carne», 9 sept, Salle des fêtes du Lignon, 21 h, 022 738 19 19, www.batie.ch

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