Angélica Liddell sort de l’athanor. Mais oui, chauffée, rôtie par l’histoire, la sienne, celle d’une Espagnole fille de militaire franquiste, celle d’une époque qui ne sait plus à quel maître se vouer. En Avignon, l’artiste crisse, crache, touche surtout. Elle se déchire dans Todo el cielo sobre la tierra (El Sindrome de Wendy), elle se recoud dans Ping Pang Qiu, à ne pas manquer cet automne au Théâtre Saint-Gervais à Genève. Angélica, 47 ans, est une alchimiste de la colère, on la croit épidermique comme Peter Pan, elle est rusée comme la fée Clochette.

On s’égare? Prenons d’abord Todo el cielo sobre la tierra, dans la cour du lycée Saint-Joseph. Dans cette cour aux dimensions ministérielles, des alligators veillent, suspendus dans les airs, sur une dune. Mais voici qu’une voix implore en espagnol: «Où est Wendy?». Wendy, c’est la jeune fille qui s’envole dans la nuit, aspirée par Peter Pan, l’aimant qui pourrait être amant; c’est l’héroïne qui finit par trahir le rebelle et épouser l’ordre. Angélica Liddell n’est pas Wendy, elle est restée au pays du Capitaine Crochet. Dans la deuxième partie du spectacle, seule face à nous, elle arpente la scène dans une rage continue et cogne contre ces «mères qui, parce qu’elles ont enfanté, prétendent à tous les égards, contre la laideur de la vieillesse, la sottise de ceux qui prétendent, au nom de l’âge, à l’expérience.»

Ce qu’elle proclame, avec des accents à la Michel Houellebecq (lire La Possibilité d’une île), c’est le dégoût de l’usure, de la dégradation, jusqu’à faire de l’île d’Utoya, celle où Anders Breivik a assassiné 69 jeunes Norvégiens, une sorte de mausolée du désir juvénile. Rhétorique romantique jusqu’à la nausée. Dégoût de soi et des autres. Mais aussi extravagance festive: dans une première partie, un orchestre de chambre enchaîne des valses chinoises, où s’illustrent des interprètes choisis par l’artiste à Shanghai. La limite du spectacle, c’est parfois la grossièreté du trait.

Mais Angélica Liddell est double – au moins. Son Ping Pang Qiu est d’une merveilleuse subtilité. A l’origine, l’amour de la Chine. Et la haine du communisme qui châtre les ardents. Sur scène, une table de ping-pong, écho à la fameuse «Ping-Pong Diplomacy» qui définissait, au début des années 1970, les rapports entre Mao et Richard Nixon. Je ne dis rien quand tu brises tes opposants. Mais tu me laisses napalmer mes Vietnamiens. Autour d’un brasero, une fille sanglée dans un uniforme lit à un ami l’histoire d’Orphée allant chercher Eurydice aux enfers. A la fin du récit, le garçon jette l’ouvrage dans un seau en flammes. La musique d’ Orphée et Eurydice, ce miracle de Gluck, retentit. En scène, Angélica Liddell, robe coquelicot, se déhanche au diapason. A ses côtés, un colosse, pelisse jaune, barbe à la Castro, le garçon et la fille précités, l’imitent. Tous brandissent dans leurs mains le livre rouge, agité comme un mouchoir ironique. Comment mieux rappeler le sort que la Révolution culturelle a réservé aux poètes. A la fin, le quatuor se fait des pâtes. Il verse des sachets dans des gobelets, y pêche ensuite à coups de baguettes de filandreuses nourritures. Mais voici que deux de ces gloutons se mettent à sucer un même spaghetti. C’est la partouze des nouilles sur fond de chanson déchirante. Angélica Liddell possède ce don: dans son athanor, une opinion se fait corps théâtral; un engagement mixture allégorique. Ping Pang Qiu fesse les faux-culs, col Mao ou pas.

Ping Pang Qiu, Festival d’Avignon, 11 juillet. Rens. www.festival-avignon.com Théâtre Saint-Gervais, Genève, du 29 octobre au 2 novembre.