Dans la salle contiguë, la maison de ventes Galartis met aux enchères le costume de John Lennon, le pénis moulé de Jimi Hendrix, le permis de port d’armes d’Elvis Presley. L’histoire parallèle de la musique, parfois dérisoire, soumise au marché. Casino de Montreux, samedi après-midi. On pousse l’autre porte. Là où le chant ne se monnaie pas. Angélique Kidjo a annexé pour ses répétitions un vaste espace sans fenêtre, des fauteuils, des friandises, un ingénieur du son et des musiciens qui lui obéissent au doigt, à l’œil et à l’éclat de rire. Ce soir, à l’Auditorium Stravinski, elle rameute ses « African women », une faction glorieuse de vocalistes qui profitent de la moindre pause pour danser.

Une relation de 30 ans avec le Montreux Jazz

La relation entre Angélique Kidjo (Béninoise installée à Brooklyn depuis des décennies, diva pop au souffle mondialisé) et le Montreux Jazz remonte à 30 ans exactement. Le 12 juillet 1986, avec le pianiste néerlandais Jasper Van’t Hof, elle gravissait cette scène en inconnue, elle n’avait pas encore tout emporté sur son passage avec le tube cyclonique « Agolo ». Elle se cherchait, jeune exilée d’une dictature socialiste, dans les frémissements de la vague world. Au Festival de Montreux, elle avait découvert « un marché africain », un endroit où on ne l’assignait pas à résidence, où Claude Nobs allait lui permettre de chanter Edith Piaf, Miriam Makeba ou Nina Simone. A chaque fois qu’elle est venue ici, Kidjo aux petits cheveux peroxydés a éclairé un autre pan de son identité multiple.

Les femmes au coeur de la 50ème édition

Pour la 50ème édition du Montreux Jazz, elle cherchait à tout concentrer, un sens de la transmission, un souci de mettre les femmes au cœur des choses. Elle voulait aussi être une autre Mama Africa, pour perpétuer la geste panafricaine de son idole Miriam Makeba. Elle a l’air heureux, dans ce gynécée mélomane, où chacune se réinvente. La chanteuse Asa, mini-tresses, lunettes d’institutrice, est assise sur un canapé, elle répète son morceau, puis se lève soudain pour exécuter trois pas de gigue sudiste : « Je n’ai pas hésité une seconde quand Angélique m’a proposé de rejoindre cette caravane. Nous allons chanter mon morceau « Fire in the Mountain » qui parle d’oppression. Il ne s’agit pas seulement d’Afrique, il s’agit du monde. Angélique a toujours ouvert les choses plutôt que les fermer. »

Lura, fille de Cesaria Evora et de Kidjo

Un peu plus loin, Lura, Cap-Verdienne de Lisbonne qui s’est installée à Praia, se déhanche sur un thème brésilien. Un morceau pour la déesse des mers du panthéon yoruba, que Kidjo avait enregistré avec le percussionniste bahianais Carlinhos Brown : « J’ai choisi cette chanson dans son répertoire parce qu’elle fait un pont entre l’Afrique et l’Atlantique, il parle ma langue. Angélique a toujours été un modèle pour moi, comme Cesaria Evora avec laquelle j’ai chanté. Il est essentiel d’inscrire nos pas dans les pas de nos mères. » Il y a beaucoup de sérieux et de légèreté à la fois dans ces répétitions, le sentiment que quelque chose est en train de se passer. Kidjo y est pour beaucoup. On la voit déambuler, s’agiter, courir d’un bout à l’autre, capter la moindre imperfection, poncer les angles avec une douceur inimaginable. Elle n’est pas qu’une interprète valeureuse, mais une cheffe d’orchestre.

Elle a invité aussi, outre l’Ivoirienne Dobet Gnahoré, un jeune trio béninois, Teriba. Trois femmes qui tabassent des calebasses. Elles ont grandi en écoutant les tubes d’Angélique Kidjo qu’elles peuvent tous entonner à la demande : « Nous sommes tellement fières de partager la scène avec notre diva. Elle nous apprend beaucoup. Dans notre pays, elle est une reine. » La répétition se poursuit dans des airs qui promettent. Kidjo est appelée pour diriger le jury de la compétition de voix du Montreux Jazz. Elle arrivera en retard parce qu’elle veut danser encore avec ses « nanas ». Ce soir, 20h, Auditorium Stravinski, elle sera à l’heure. C’est sa vie qu’elle joue.

Angélique Kidjo, « African Women All-Stars », le 10 juillet à 20h. Montreux Jazz Festival. www.montreuxjazzfestival.com