Voilà cinq ans, lorsque Angels & Demons a paru aux Etats-Unis, personne n'a eu l'idée saugrenue de traduire en français cet improbable polar mystique, qui souffre d'un déficit aigu de vraisemblance. Or, depuis lors, le même auteur, le romancier américain Dan Brown, a publié Da Vinci Code, phénomène planétaire d'ampleur inégalée. Cent une semaines après sa sortie, le livre figure toujours parmi les trois meilleures ventes outre-Atlantique. Il a été traduit en une palanquée de langues, vendu à 20 millions d'exemplaires, engendré une constellation d'exégèses et sera bientôt adapté au cinéma. Mais vous savez tout cela.

Grande était donc la tentation de traduire en français (et en allemand, en italien, en espagnol…) Anges & Démons, l'opus précédent de Dan Brown. Il s'agit de la première aventure de Robert Langdon, l'universitaire qui est au décryptage de symboles ce qu'Indiana Jones est à la recherche de trésors archéologiques. Les romans antérieurs de Dan Brown, Deception Point et Digital Fortress, publiés eux dans les années 90, ne perdent rien pour attendre. A l'évidence, leur tour viendra, et ils seront vendus comme Angels & Demons sous l'étiquette trompeuse du «Voici le nouveau Da Vinci Code!», alors qu'ils ne sont en vérité que des fonds de tiroir.

Une dynamique absente

Même si Da Vinci Code n'est pas un polar inoubliable, et qu'il présente comme véridique ce qui est une imposture (le Prieuré de Sion), il faut reconnaître le roman habilement construit, le lecteur étant poussé d'un chapitre à l'autre avec un élan irrésistible. Cette dynamique est en revanche absente d'Anges & Démons, qui paraît aujourd'hui en français chez JC Lattès, et qui anticipe de manière troublante les thèmes qui ont bâti le succès de Da Vinci Code. Le livre comporte des longueurs, dont d'insupportables, d'interminables et d'innombrables réflexions sur les rapports conflictuels de la science et de la religion à travers les âges.

D'énormes invraisemblances

La lecture est également appesantie par une série d'énormes invraisemblances. Le leap of faith, contrat tacite entre un lecteur et un romancier, «saut de croyance» qui amène le premier à accepter l'improbable au nom de la fiction, est ici impossible. Comment croire à l'avion hypersonique du Cern, fusée qui amène en 64 minutes le héros du livre de Boston à Genève? Comment croire à la recherche secrète d'un physicien du même Cern sur l'antimatière, celle-ci pouvant être contenue dans une bombe-thermos qui menace, boum, de raser le Vatican? Au saut sans parachute du héros dans le Tibre, en plein Rome, depuis un hélicoptère qui vole à des kilomètres d'altitude? Aux meurtres en direct sur la BBC de cardinaux qui sont auparavant marqués au fer rouge comme des bœufs au Texas? A la circulation automobile fluide dans Rome?

Il faut prendre Anges & Démons comme le brouillon de Da Vinci Code: un premier jet maladroit qui pose les ingrédients d'un succès à venir. A savoir: le complot vengeur d'une société secrète, des assassinats aussi sanguinaires que diaboliquement mis en scène, un tueur mystique qui roule des yeux fous, une révélation religieuse scandaleuse, une course-poursuite qui se joue à coups de résolutions d'énigmes, la participation post mortem de génies (ici Galilée et Raphaël), des églises et des catacombes, du profane et du sacré, sans oublier la jolie et jeune érudite qui épaule le perspicace héros américain à veste de tweed.

Anges & Démons de Dan Brown, JC Lattès, 578 p.