Dans l'effervescence qui voit naître au début du XXe siècle de nombreuses avant-gardes, l'attention accordée à l'Italie se réduit la plupart du temps au seul mouvement futuriste. Dont les positions tonitruantes éclipsent encore maintenant les autres tendances qui se profilent dans la Péninsule au cours de cette époque chahutée par le social, le politique, les idéologies et les incertitudes.

Avec L'art italien et la Metafisica (1912-1935), le temps de la mélancolie, le Musée de Grenoble remet en lumière des préoccupations qui se développèrent en contrepoint de la crise que rencontra finalement le Futurisme (après la guerre de 14-18). Et si l'institution grenobloise s'est emparée de ce sujet délaissé, c'est parce qu'elle possède près d'une quinzaine d'œuvres de Giorgio De Chirico, Filippo De Pisis et Mario Tozzi, se rattachant à l'art métaphysique. Il se trouve aussi qu'un quart des habitants de Grenoble a une origine italienne. Mais au-delà, l'intérêt est d'appréhender les particularités de ce mouvement, ses développements et ses influences sur l'art italien de l'entre-deux-guerres.

Officiellement, la naissance de la Metafisica date de la rencontre fortuite dans un hôpital militaire de Ferrare en 1916 de Giorgio De Chirico et de son frère Andrea qui a pris le pseudonyme d'Alberto Savinio, avec Carlo Carrà et Filippo De Pisis. Ce petit cénacle d'esthètes partage un malaise que Giorgio De Chirico met en scène depuis 1909 dans des toiles aux sujets déroutants. Il peint des places vides dont la géométrie théâtrale est accentuée par des ombres portées et des arcades aveugles. Où la présence humaine se réduit à des statues antiques ou des mannequins. Atmosphère étrange accentuée tantôt par un train qui passe, par une tour moyenâgeuse ou sa version moderne, la cheminée d'usine. Scènes comportant des présences plus énigmatiques encore: des moules à gâteaux en forme de poisson, des polyèdres aux facettes multicolores, des légumes, les quilles d'un jeu d'enfant. L'espace du tableau n'obéit plus à la rationalité humaine, mais exprime un désarroi. Les artistes, à travers leurs dispositifs insolites, questionnent un réel qui a perdu son sens et qu'on n'arrive plus à comprendre.

Cette esthétique basée sur des rencontres improbables, incongrues refait d'ailleurs surface, de nos jours. Ce n'est pas fortuit. Le monde actuel voit se développer des situations instables, tendues. Et nous avons demandé à Guy Tosatto, directeur du musée, si son exposition ne tombait pas plutôt bien et s'il n'y avait pas quelques comparaisons à faire? «On ne tire jamais assez de leçons du passé, concède-t-il. Et revenir sur certaines périodes de l'art, c'est suggérer aussi que les formes artistiques actuelles peuvent nous éclairer sur ce qui nous attend.» Son accrochage, cependant, ne fait que présenter les données de la situation; posément. Afin de laisser chacun libre de se forger son opinion.

Il faut savoir en effet que, si l'art métaphysique n'a en aucun cas donné naissance à l'esthétique fasciste, le fascisme va trouver des concordances avec certaines valeurs remises à l'honneur par le mouvement artistique lors de son évolution et de ses développements. Certains artistes se feront piéger. D'aucuns se laisseront même entraîner. Mais l'exposition ne juge pas. Elle s'arrête du reste en 1935. Elle montre juste, avec tout de même près de 100 œuvres réparties en 17 espaces, comment le temps de la mélancolie s'est installé.

Elle indique comment cette mélancolie s'est nourrie de la peinture symboliste allemande, du pessimisme de la philosophie d'un Schopenhauer et de la nostalgie de l'antiquité grecque; immigrés grecs, les frères Chirico se sont formés à Munich. Elle montre comment un Giorgio Morandi, en adhérant à la Metafisica, s'y forge ce regard introspectif, ce regard d'analyste qu'il dirigera par la suite sur le fonctionnement de la peinture à partir de sujets très simples. Comment un Mario Sironi, plus politique, rend compte de l'amertume des banlieues, de la sensation des humains d'être de plus en plus poussés hors du cadre.

Puis, ce sera – manière de retrouver des assises – le retour, en peinture, à l'«italianité», à la grande tradition, aux valeurs refuges. Dans les compositions plus

sereines, plus solaires de De Pisis, l'homme renoue avec la nature. Mais c'est aussi l'authenticité terrienne qui va être saluée. Tandis que l'apologie du travail, l'apologie de la famille seront célébrées…

L'art italien et la Metafisica, 1912-1935. Musée de Grenoble (pl. de Lavalette 5,

tél. 0033 476 63 44 44, http://www.museedegrenoble.fr). Ts les jours (sauf ma) 10-18 h 30.

Jusqu'au 12 juin.