Mix & Remix fait l’homme à l’image de l’insecte: gros pif, corps minimaliste hérissé de membres grêles et trois tifs… Râleurs et blasés, ses bonshommes farandolent sur nos murs, dans nos livres d’histoire, nos journaux et les déclarations d’impôts du canton de Vaud. Ils pullulent dans Regags, un recueil de strips.

Angry Mum a de petites lunettes carrées, des cheveux raides et la haine. La haine des rebelles devenus des bobos, de ceux qui se rêvaient rock stars et ont fini yuppies, des copines qui s’épanouissent dans leur villa mitoyenne. Elle fulmine en devanture des librairies avec Angry Mum voit rouge, son deuxième livre.

Mix & Remix, Philippe Becquelin pour l’état civil, a accompagné graphiquement les joyeux débordements de la Dolce Vita, placé ses premiers strips dans L’Hebdo en 1988. Aujourd’hui il collabore à Infrarouge, Siné Mensuel, Courrier international, Lire, L’Express… Angry Mum, soit Hélène Becquelin, a suivi les Beaux-Arts. Elle s’est tournée vers les arts graphiques et s’est occupée de ses enfants avant de se remettre à la bande dessinée. D’abord sur son blog (www.angrymum.com), puis sur papier. Il lui aura fallu plus de trente ans pour réaliser le rêve de ses 15 ans. Elle publie désormais chaque semaine une planche dans Femina.

Voici le frère et la sœur réunis, bouquins à l’appui, au fond d’un bistrot lausannois. Ils mettent d’emblée les points sur les i: «Nous ne faisons pas le même métier.» Dessin de presse et d’humour pour Mix, jamais de bande dessinée, exercice trop «stakhanoviste». Quant à Hélène, elle précise qu’elle est «une fille qui fait de la BD, mais pas de la BD de fille».

Sociologue féroce, elle se met en scène avec ses proches. Son homme, Momo, mathématicien, ses enfants Boris, qui commence des études de physique, et Lucie, gymnasienne. Mix fait rire avec des hommes des cavernes et des Martiens, mais ne dessine pas les siens, ni sa femme Dominique, qui fut Remix du temps où le couple créait à quatre mains, ni ses enfants Paul, qui vient de terminer un master en lettres, et Louiza, qui dessine.

Hélène s’amuse d’un certain flou qui règne autour d’elle: on la confond avec Hélène Bruller, l’ex-compagne de Zep, ou alors on imagine qu’elle est la moitié féminine de Mix & Remix. Elle tranche l’équivoque d’une insolence: «Comment peut-on croire que je sois assez cool pour vivre avec un mec qui aime Led Zeppelin ou un autre qui aime Frank Zappa?» Elle, c’est The Clash.

No future un jour, no future toujours? «Bof», médite Mix. «Future toujours! rétorque sa sœur. J’aime la musique punk, pas le slogan.» «Hélène est plus punk que moi», précise le grand frère. C’est lui qui, habitant déjà Lausanne, est allé acheter London Calling pour sa cadette au début des années 80. «Non, c’était en décembre 1979», reprend-elle. «C’est plus ou moins ce que j’appelle les années 80», s’esclaffe l’autre. «Les Clash m’ont sauvé la vie», affirme Hélène. «Moi, c’est la drogue et le jazz-rock», précise Mix, mi-figue mi-raisin. Car naître et grandir à Saint-Maurice n’est rien, il faut encore en sortir…

Tous les enfants dessinent, et puis il y a ceux qui arrêtent. Philippe et Hélène ont continué. Elle ne sortait pas de la maison, elle ne sait même pas aller à vélo. Leur père leur achetait Pilote, Tintin et Spirou. Ils reconnaissent que leurs parents étaient «supercool. Rien à leur reprocher. Maman n’écoutait pas mes disques par démagogie, mais elle lisait Best pour comprendre pourquoi je partais voir les Ramones à Paris.»

En matière de dessin, frère et sœur partagent une même admiration pour Mandryka, le génial créateur du Concombre masqué, et pour Dubout. Mix aime Gotlib, Gary Larsen, Pétillon, Schulz (Peanuts), et… Laplace, qui signe ce jour-là son 15 333e Jeu des huit erreurs dans 24 heures. Hélène vénère Loustal, Hugo Pratt et Petzi. «Mon style est un mix de Petzi et Loustal», lance-t-elle.

Et la colère de Mum, le mauvais esprit de Mix, d’où viennent-ils? Du côté maternel, «paysans et mariolles», «moqueurs perpétuels», anarchistes à la Maurice Chappaz, infoutus d’admettre qu’on puisse travailler dans un bureau. Rock, urbains, les deux dessinateurs évoquent chaleureusement leur ascendance rurale, les vacances à Charrat, les brunches dominicaux à la ferme…

Mix empoigne Angry Mum voit rouge. Il charrie sa sœur, fait le paysan du Danube: «Je ne comprends rien.» Elle encaisse, indifférente. «Je suis fière de la carrière de mon frère. Mais je ne suis pas la plus grande fan. Je ne ris pas toujours.» Elle enchaîne: «Philippe dessine mieux que moi.» «Non, je ne crois pas», concède modestement celui qui, une minute plus tôt, proclamait son génie. Hélène rehausse ses dessins de camaïeux délicats. «Comme disait Jacques Tati, la couleur distrait le spectateur», professe Mix qui, privilégiant le trait nu ou les aplats de couleurs informatiques, mime l’extase face à un ciel pur cyan de Regags.

«Hélène, c’est ça, dit Philippe en dessinant une courbe ascendante dans l’air; moi, c’est ça (courbe descendante). Il prend un air de loser qui ne trompe personne, tandis que sa sœur persifle: «C’est la loi de la nature, comme on dirait chez Walt Disney.»

Regags, de Mix & Remix , préface de Frédéric Beigbeder, Les Cahiers dessinés, 158 p.

Angry Mum voit rouge , d’Hélène Becquelin, Glénat, 64 p.

Rock, urbains, les deux dessinateurs évoquent chaleureusement leur ascendance rurale