Animal Collective parcourt toute la distance qui sépare le cri primal du rituel élaboré: une histoire de l'expression humaine en avance rapide. De la spontanéité primitive à une culture sophistiquée, la bande enregistrée se déroule à grande vitesse, acceptant comme composant même les gazouillis du son déformé par son défilement accéléré. La formation américaine fera léviter samedi la scène du festival Kilbi, à Düdingen, grâce à un chamanisme qui échappe à la description par le recours aux genres musicaux établis. Noah Lennox, alias Panda Bear, compatit avec les journalistes qui se prennent les pieds dans leurs références: «Je ressens parfaitement votre douleur.»

Ni rock, ni électroniques, les musiques du collectif sont les enregistrements de terrain d'une tribu qui crée son propre folklore à partir de guitares, percussions, samplers et voix. Animal Collective, c'est de belles mélodies, des «petites chansons pop» comme le dit avec toute la tendresse nécessaire Panda Bear, emmêlées dans des chants à plusieurs voix qui roulent en dévalant les pentes d'instrumentations aux faux airs luxuriants. Une musique champêtre, une symphonie pastorale qui cultive un écosystème d'harmonies fertiles. Ce psychédélisme de grand air masque son côté expérimental par une évidence subliminale, celle de musiques en liaison directe avec quelque chose de profondément humain et joyeusement enfantin.

Le folklore d'Animal Collective se donne, et c'est là sa force, quelles que soient les circonstances sonores desquelles il naît. Sung Tongs, le sixième album du collectif, paru en 2004, celui qui l'a fait connaître, joue de sonorités acoustiques à peine touchées par une électronique qui se cache derrière cette écorce musicale organique. Le jubilatoire Feels, sorti en fin d'année dernière, trouve dans ses instruments électrifiés les spasmes d'une créativité accrue, d'une fébrilité plus tendue.

Les quatre membres du collectif se rejoignent dans la cohérence d'une musique tellement insolite - pourtant étonnamment familière - qu'on croirait à l'expression d'une individualité. Un groupe pourtant formé, en 2000, de musiciens aux intérêts multiples et dissociés. C'est l'authenticité de cette rencontre, son sens du partage, qui lui donne, selon Noah Lennox, une identité défiant les catégorisations institutionnelles. «Ce que je considère comme folk, ce sont tous les types de musique créés d'une manière auto-réflexive, et qui se font commentaire sur sa propre vie, son environnement... Je pense que tous nos albums sont intensément folks dans ce sens-là.» Sept albums «folk», donc, qui reflètent la vie intérieure riche - pour faire recours à la litote - de Panda Bear à la batterie, Avey Tare à la guitare et au chant, Geologist à l'électronique, Deaken à la guitare et aux cris. «En fait nous crions tous un peu, particulièrement en concert. Nous crions quand nous nous en sentons l'envie.»

C'est lors des prestations en public que le cri primal prend la forme de rituel élaboré. «En live, des petites choses arrivent aux chansons, et nous les transformons au fil de nos performances. Ce n'est qu'après cela que nous les enregistrons, quand elles ont trouvé leur forme finale.» Sur scène donc, samedi, Animal Collective testera ses nouvelles compositions, plus électroniques, plus encore basées sur la recherche des sons. L'audace expérimentale a un prix que les Américains peuvent se permettre, comme lors de ce grand raout californien: «Un grand nombre de gens ne nous connaissaient pas, et j'espère que certains sont entrés dans le truc. Mais je crois pouvoir dire que beaucoup d'entre eux sont simplement partis.»

Feels (Fat Cat Records/Namskeio).

Animal Collective en concert sa 3 juin à Guin, Kilbi Festival, minuit.