L’iguanodon était un dinosaure extrêmement élastique. Certains paléontologues ont fait de ce paisible herbivore du crétacé un quadrupède doté d’une corne sur le nez; d’autres en ont fait un bipède muni d’un ergot sur les pattes avant. L’élasmosaure n’était pas moins farceur: à force de mourir dans des positions absurdes, ce reptile marin a pris l’habitude de fournir des fossiles façon puzzle dont on ne savait pas très bien où il fallait placer la tête. Est-ce que c’était une bête à queue longue et cou court ou à cou long et queue courte? La deuxième option s’est révélée être la bonne, et elle a surtout servi à nourrir la rivalité de deux célèbres paléontologues américains du XIXe siècle: Edward Cope (qui avait tort) et Othniel Marsh (qui avait raison).

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C’est ce genre d’histoires (et ce qu’elles nous disent de notre rapport à l’inconnu) que met en scène Paléoart, un beau livre de Zoë Lescaze sorti chez Taschen et qui montre de quelle manière la représentation des animaux disparus a évolué entre le début du XIXe et la fin du XXe siècle. L’objet, imposant, très richement illustré, déroule un sous-titre qui dit beaucoup de choses sur son programme: Visions des temps préhistoriques. Pourquoi le pluriel? Parce que l’histoire de cette représentation a été modelée par deux facteurs principaux.

Le premier, c’est celui du contexte (social, esthétique) dans lequel vit l’illustrateur: son travail est, par exemple, fatalement informé par les codes artistiques de son époque – ainsi, ces mosaïques réalisées en 1913 pour l’aquarium de Berlin par Heinrich Harder, qui proposent des ichtyosaures et des ptéranodons qui sont autant de parangons Jugendstil.

Imaginer le vivant à partir du fossile

Mais ce n’est pas cela qui fait la spécificité de cette histoire – après tout, on ne représente plus aujourd’hui la galinette cendrée avec l’air un peu ahuri qui lui était dicté par les codes de l’école lancrienne au XVIIe siècle. Ce qui, par contre, fait des «paléoartistes» des gens tout à fait à part, c’est le caractère à la fois fragmentaire et déconcertant de leur modèle: le fossile. Dessiner un chat, c’est facile: il suffit de l’attacher sur la planche à dessin et de saisir un crayon – les représentations de cette bête sournoise ont d’ailleurs peu varié au fil du temps, et en tout cas guère depuis les fresques égyptiennes de la tombe de Nebamon (XVIIIe dynastie).

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Mais un amas d’os pétrifiés, c’est autre chose: comment reconstruire le puzzle? Quels étaient les volumes des parties molles? Bref: à quoi ça ressemblait, vivant? Un fossile, c’est un appel à la fois à la subjectivité de l’illustrateur (il faut imaginer ce qui n’existe plus, ou presque: la peau, les yeux, la pigmentation, les muscles, la posture…) et au dialogue de celui-ci avec le paléontologue: jusqu’où aller pour «rendre vie» à ces animaux sans trahir les données de la science?

Ce processus d’échange est le lot de toute équipe de recherche qui se donne pour but de mettre au jour les états antérieurs de notre planète et de faire partager cette mémoire, souvent pré-humaine, au plus grand nombre. Et ce sont les résultats de ces échanges que Zoë Lescazes met magnifiquement en évidence dans son livre. En déroulant le fil biographique de ces paléontologues et de ces illustrateurs (ou de ceux qui joignaient les deux compétences), Paléoart donne à voir et à lire les doutes, les influences et les fièvres qui se sont emparés de ces chercheurs d’os et de ces réanimateurs du passé, ainsi que l’effet que ces emprises ont eu sur les reconstitutions qu’ils proposaient.

Jusqu’où aller pour «rendre vie» à ces animaux sans trahir les données de la science?

Les fièvres, ce sont celles des rivalités mythiques, comme celle de Cope et de Marsh, qui se vouèrent une haine cordiale jusqu’à leur mort – le second survécut à peine deux ans à son meilleur ennemi. Mais ce fut aussi celle de l’Anglais Benjamin Waterhouse Hawkins (1807-1894), qui se ruina la santé à convertir les foules à la cause des animaux disparus – ses représentations de plésiosaure illustraient jusqu’aux emballages des chocolats Suchard à la fin du XIXe, et il resta célèbre pour son banquet du Nouvel An 1853, donné à la haute société londonienne dans une sculpture d’iguanodon reconvertie en carré VIP, avec table longiligne, argenterie et curry de lapin.

Reflets d'une époque

Mais ressusciter la faune ancienne, c’est aussi en faire le support d’aspirations et d’angoisses d’aujourd’hui. Allez au Musée Orlov, à Moscou, et vous y verrez L’Arbre de vie, une mosaïque monumentale réalisée en 1984 par Alexander Mikhailovich Belashov: tout en bas se trouvent des bélemnites (des céphalopodes marins apparus au Dévonien). Il faut ensuite progressivement élever le regard jusqu’à 18 mètres plus haut pour suivre le parcours de l’évolution (poissons, tétrapodes, reptiles mammaliens, dinosaures, mégafaune du pléistocène) jusqu’à Homo sapiens. Ce grand singe, Belashov l’a opportunément placé à côté d’une centrale nucléaire. Une ode au progrès. Deux ans avant que Tchernobyl ne décompense.

A ce titre, on peut aussi s’intéresser au Britannique Neave Parker (1910-1961). Du travail de cet ancien agent du service photographique de la RAF, Zoë Lescazes dit ceci: il «rejetait la couleur et travaillait presque entièrement à l’encre et à la gouache noires, toisant ses sujets avec l’intensité d’une ampoule de police un soir de garde à vue». Et de fait: son tyrannosaure argenté et surexposé de 1950 a tout d’un fantasme de vitrification nucléaire labellisée Guerre froide.

Le paléoart est une affaire de conjectures soumise aux contingences. C’est un vecteur de savoir, et un canal d’expression poétique. C’est enfin un miroir qui reflète des images que nous n’avons jamais pu voir mais qui dit quelque chose de ce que l’on a devant les yeux.


Paléoart. Visions des temps préhistoriques, par Zoë Lescazes, Editions Taschen.