Anja Harteros envoûtante dans le dernier Strauss

Classique La soprano allemande et Christian Thielemann ovationnés à Lucerne

Il faut à peine quelques secondes pour être envoûté par la magie straussienne. C’était lundi soir, au Festival de Lucerne. Christian Thielemann dirigeait l’Orchestre de la Staatskapelle de Dresde dans les célèbres Vier letzte Lieder (avec Anja Harteros) et la Symphonie alpestre.

Il y a d’abord ces sonorités caractéristiques d’un orchestre allemand. Les cordes sont soyeuses et onctueuses, les cuivres d’une rondeur admirable. La voix d’Anja Harteros se love dans cet accompagnement de luxe. Et quelle magnificence du timbre! La soprano allemande, qui forme un très beau duo avec le ténor Jonas Kaufmann à la scène lyrique, s’avère en grande forme. La voix est longue, souple, voluptueuse. L’aigu rayonne avec grâce, flottant par-dessus l’orchestre. On apprécie le solo de cor, à la fin de «September», et le beau solo de violon de «Beim Schlafengehen» avant l’envol du sublime dernier lied («Im Abendrot»).

Fallait-il rajouter un autre lied, Malven (Roses trémières), au cœur même des Vier letzte Lieder? Ce choix est discutable. On aurait préféré l’entendre séparément, non pas entre «Frühling» et «September». Ce lied, le tout dernier de Strauss créé en 1985 seulement par Kiri Te Kanawa, a été orchestré en 2013 par Wolfgang Rihm. Ici aussi, il est question de nature et de sa beauté éphémère. L’arrangement orchestral est réussi, même si ce morceau n’atteint pas le niveau des Vier letzte Lieder. Anja Harteros a été chaleureusement applaudie.

Après l’entracte, Christian Thielemann se mesurait à la Symphonie alpestre, créée par Strauss lui-même en 1915 à Berlin, à la tête de la Hofkapelle de Dresde (l’ancien nom de la Staatskapelle). Comme on pouvait s’y attendre, le chef allemand (qui dirige l’œuvre par cœur!) est pleinement à l’aise dans cette musique. Il équilibre les plans, unifie les pupitres, tirant des sonorités tour à tour scintillantes et moirées de l’orchestre. Il y a cette opulence du son, mais aussi un grand raffinement des timbres. Le caractère pastoral (presque naïf) du poème symphonique comme ses passages plus dramatiques (l’«Orage et tempête»!) sont très bien rendus. Et puis les grands éclats sont spectaculaires dans la salle du KKL. Une somptueuse interprétation.

Le piano d’Igor Levit

Le lendemain, à l’heure du déjeuner, Igor Levit donnait un récital au Grand Casino de Lucerne. Ce pianiste russo-allemand a l’allure d’un intellectuel. Il est sujet à la nervosité (quelques fausses notes en début de récital), alors qu’il est capable par ailleurs de dominer des pièces très virtuoses. La Partita No 2 de Bach est inégale. Autant les lignes polyphoniques sont bien dessinées, autant l’on regrette des tempi trop étirés dans l’«Allemande» et la «Sarabande» (saturées par la pédale). On a l’impression par moments qu’Igor Levit se perd dans sa volonté de tout faire sonner beau. Le «Capriccio», en revanche, est excellent, splendidement articulé.

Igor Levit cerne très bien l’architecture de la Sonate Opus 22 de Beethoven. Il cisèle les traits rapides dans le premier mouvement. L’«Adagio con molto espressione» est tendrement lyrique. Le «Menuetto» est espiègle (avec un épisode médian rageur) et le «Rondo» final d’un cantabile très raffiné. Enfin, la Suite pour piano op. 26 de Hindemith – au son plus grand – illustre les qualités instrumentales de ce pianiste. Un musicien sensible et intelligent, qui doit peut-être encore s’abandonner davantage pour sortir de lui-même.