Portrait

Anna Pieri, la comédienne à la réplique saisissante

La comédienne a été primée à Soleure pour son rôle de Nina dans la série «Double Vie». Rencontre à Yverdon, où la chute d’une dent dans une soupe chinoise devient le prétexte à un jeu d’actrice brillant

Le 27 janvier dernier, elle a reçu aux Journées de Soleure le prix de la meilleure comédienne pour Double Vie, une série diffusée récemment sur la RTS. «Une vraie reconnaissance, cela prouve que je suis au bon endroit, à ma place», dit-elle. Elle évoque aussi une main invisible qui se serait posée sur son épaule. Un ange bienveillant, tel celui de Wim Wenders au-dessus de Berlin dans Les ailes du désir?

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Anna Pieri sourit. Son ange ne s’appelle pas Damiel (interprété par le regretté Bruno Ganz) mais Giuseppina. Belle grand-mère bruiteuse et répétitrice à la Scala de Milan qui, à l’âge de 90 ans, forma dans son EMS une chorale avec les résidents, les infirmières et un jardinier à la voix de baryton. Giuseppina, Italienne de Vénétie, décédée six ans plus tard, a enseigné à sa petite-fille le piano et ouvert sa boîte à rêves: devenir une artiste.

On retrouve la comédienne au Théâtre Benno-Besson à Yverdon-les-Bains. Un étage à monter, une porte à laquelle toquer, une petite salle et quatre acteurs en répétition: Brigitte Rosset, Christian Scheidt, Samuel Churin et Anna. Lecture du Dragon d’or, la pièce de Roland Schimmelpfennig mise en scène par Robert Sandoz. Elle sera jouée à compter du 29 avril sur la scène yverdonnoise. La trame? Comment une dent a-t-elle bien pu arriver dans le N°6 (soupe thaïe au poulet, lait de coco et gingembre) et comment peut-elle changer la vie de chaque locataire d’un immeuble?

On frôle l’absurde…

On frôle l’absurde et c’est bien ce qui amuse le quatuor! Même si la pièce, apprend-on, révèle la cruauté du monde occidental face à la misère des migrants. Anna Pieri prend de toute évidence un énorme plaisir à donner la réplique. L’œil (bleu du ciel) pétille, la chevelure (blonde) valse et sa diction est fluide. Elle est entrée dans son personnage. Une heure plus tard, elle endosse un autre rôle, rejoint Pully (VD) où elle vit avec Salomon, son fils de 7 ans, et son mari, Pietro Zuercher, directeur de la photographie sur Double Vie, rencontré sur le tournage de la série Station horizon. Un quasi horaire de fonctionnaire, en ce moment. Ce qui est rare dans le métier. Elle en profite, ça ne dure pas.

Anna Pieri a grandi à Bienne, de père bernois et de mère italienne, architectes tous deux. Vite elle se colle au piano, décroche même un diplôme d’enseignante à l’Ecole de musique de Berne. Mais jouer à la prof requiert trop de temps et d’énergie. Anna Pieri aime créer, inventer des histoires. Ses influences: Pirandello, Don Juan, Sganarelle. «Ils m’ont donné envie», confie-t-elle. Envie de scène. En attendant, il y aura de la mise en scène (comme assistante) à Bienne et à Soleure et enfin les cours à l’Ecole supérieure d’art dramatique de Genève.

Deux maîtres de théâtre

Elle rencontre deux maîtres de théâtre: le metteur en scène russe Anton Kouznetsov (décédé en 2013) et Jean Liermier, le directeur du Théâtre de Carouge. Elle répète avec le premier Monsieur de Maupassant à Paris, où elle endosse le rôle de toutes les femmes et la pièce tourne pendant quatre ans. Avec le second, elle joue le premier rôle dans Les caprices de Marianne. Il y aura aussi El Don Juan d’Omar Porras en 2006 et une longue tournée à travers France, Suisse et Belgique.

Anna Pieri dit qu’elle aime le théâtre parce qu’il se joue en direct et qu’elle a parfois l’impression de tout contrôler, son jeu et un public chaque soir différent. «Un soir, dans je ne sais plus quelle pièce, les spectateurs étaient si attentifs, je ressentais tant leur présence que je me suis mise à chuchoter plus que parler et j’étais certaine que le dernier rang entendait aussi bien que le premier. L’instant fut magique.»

Le cinéma et la télévision l’appellent. On la voit en 2015 dans la série de la RTS Station horizon, sorte de western raclette décapant tourné en Valais. Elle y joue le rôle d’une bimbo un peu déjantée. Elle change de registre avec Double Vie, réalisé par Bruno Deville, puisqu’elle est Nina, mariée à Marc, un homme dont elle apprend, après son décès soudain, qu’il était le compagnon d’une autre femme et le père de deux enfants. Cinquante jours de tournage l’an passé sur la Riviera vaudoise, quatorze heures par jour parfois. Le coscénariste Léo Maillard a écrit le rôle de Nina en pensant à elle. Marina Golovine, l’arrière-petite-fille de Michel Simon, interprète Laurence, l’autre femme, ignorant elle aussi l’autre existence de Marc.

On dit souvent à propos d’Anna Pieri qu’elle est une fabrique à émotions, paraissant radieuse et sombrant dans une peine infinie la minute suivante. Voilà sans doute le propre d’un(e) comédien(ne), mais elle apporte à ce type de basculement une crédibilité saisissante. On retiendra ainsi la scène où Nina va identifier la dépouille de son mari à la morgue de Lausanne, persuadée qu’il s’agit là d’une méprise puisqu’il est censé être en voyage à Barcelone. En quelques secondes, son visage incrédule est ravagé par la douleur. Il plonge en pleurs dans celui, livide, de Marc. Puis imperceptiblement quelque chose comme un commencement de doute s’immisce dans le regard et l’on comprend que Nina va devoir longtemps vivre avec ce sentiment insoutenable: cet amour était un faux.


Profil

1977 Naissance à Berne.

2000 Diplôme de l’Ecole de musique de Berne.

2004 Diplôme de l’Ecole supérieure d’art dramatique de Genève.

2011 Naissance de son fils.

2016 Mariage avec Pietro Zuercher.

2019 Prix de la meilleure comédienne aux Journées de Soleure.

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