Portrait

Anna Sommer, plume acérée sur le territoire de l’intime

L’illustratrice a imposé son style dans une Suisse alémanique peu réceptive aux illustrateurs. Elle est l’invitée d’honneur du festival de la bande dessinée BDFIL, à Lausanne

Hélène découvre un bébé abandonné dans une cabine d’essayage de sa boutique de mode. Plutôt que d’appeler la police, elle décide de cacher le nouveau-né dans son arrière-boutique et de s’en occuper, à l’abri du regard de son mari, Antoine. C’est ainsi que s’ouvre le dernier album de la dessinatrice Anna Sommer, invitée d’honneur du festival BDFIL, à Lausanne, du 14 au 18 septembre.

Traits nets, dialogues simples, le récit coule. Il révèle les frustrations laissées par un rêve jamais réalisé. Une relation complice, érodée par l’habitude et les non-dits. Une double vie. Ou encore, un mal-être adolescent.

Le bonheur du secret

L’inconnu, c’est le titre de l’album, met en perspective le destin de deux femmes, l’une, quarantenaire sans enfant, qui aurait souhaité devenir mère. L’autre, jeune étudiante paumée, qui tombe enceinte mais ne veut pas de ce bébé. Et au milieu, un homme tente avec maladresse de maîtriser ce qui lui échappe. Chaque personnage porte un secret «à la fois comme un poids, mais aussi comme une source de bonheur», explique Anna Sommer.

La dessinatrice retrouve la bande dessinée, après une période consacrée au collage. Elle a remplacé sans peine son scalpel et ses papiers par la plume et le Tipp-Ex. «J’avais envie d’écrire une histoire longue, le dessin est mieux adapté. C’est un travail plus calme que le découpage, qui met parfois les nerfs à vif», dit celle qui a habitué ses lecteurs aux séries de portraits ou de scènes inspirées du quotidien. L’idée d’un nouveau livre lui est venue après avoir reçu l’invitation du festival lausannois de la bande dessinée. «Je ne voulais pas arriver les mains vides», sourit la femme aux boucles noires. Au début, elle n’avait pas encore de récit en tête, mais une image, autour de laquelle elle a construit son énigme «comme un puzzle».

Territoire de l’intime

Dans son précédent album Tout peut arriver, la dessinatrice explorait sa propre vie, ses souvenirs d’enfance, une escapade amoureuse avec l’illustrateur romand Yves Noyau, son compagnon. Le livre Les Grandes Filles, sorti en 2015, dévoile le corps féminin dans une série de portraits oniriques réalisés en papier découpé. Pour son dernier livre, la dessinatrice puise aussi dans le territoire de l’intime. «Je connais ce sentiment, ce désir d’un enfant qui ne vient pas», confie-t-elle. Une bourse, obtenue lors du festival international de la BD Fumetto, à Lucerne, lui a permis d’écarter certaines commandes de clients pour se concentrer quasiment exclusivement sur son album au cours des dix derniers mois.

Anna Sommer a la voix douce et le regard franc. Alors que l’esprit de révolte gronde aux portes de la Suisse, elle voit le jour en mai 1968 dans le petit village tranquille de Staffelbach, canton d’Argovie. Sa mère est professeur de dessin, son père, fourreur. Adolescente, elle se forme aux arts graphiques, puis entame un stage dans une agence. L’arrivée de l’ordinateur vers la fin des années 1980 provoque un déclic: elle se rend compte très vite que cette révolution l’éloignera de ce qui l’attire vraiment dans son métier, le dessin.

A ses débuts, elle fait la tournée des rédactions de quotidiens et magazines zurichois, son book en main. «Il n’y avait pas grand-chose dedans», se souvient-elle dans un sourire. Assez pourtant pour convaincre. La WOZ (Wochenzeitung) publie, la première, ses dessins réalisés à la pointe sèche. La technique consiste à graver des plaques de métal à l’aide d’un outil pointu, avant de s’en servir pour imprimer.

Amitiés lausannoises

La double vie d’Anna Sommer commence au début des années 1990: un pied en Suisse alémanique où «Züri brennt», l’autre en Suisse romande, où «Lausanne bouge», l’illustratrice s’inscrit dans l’esthétique mouvementée de son époque. Dans son style brut des débuts, elle dessine des affiches pour la salle de concerts Dolce Vita.

Ses liens avec la Suisse francophone remontent à 1989, lorsque Frédéric Pajak reproduit l’une de ses gravures dans son agenda culturel, Good Boy. C’est le début d’une collaboration et d’une amitié avec l’écrivain et illustrateur franco-suisse. Les dessins d’Anna Sommer se retrouvent aussi dans les pages du magazine musical Vibrations, fondé par Pierre-Jean Crittin et Elisabeth Stoudmann. L’illustratrice trouve à Lausanne «un respect, une reconnaissance et un intérêt» pour le dessin qui n’existent pas dans les contrées alémaniques.

Renouveau dans le monde de la BD

Heureusement, depuis, les choses ont changé, la Suisse alémanique s’est ouverte à la bande dessinée. L’Ecole des beaux-arts à Lucerne s’est dotée d’une formation en illustration. La même ville héberge, depuis 1992, le Festival international de la BD. Anna Sommer publie dans le magazine Strapazin, fondé en 1984 à Zurich. Lorsqu’elle regarde en arrière, elle mesure le chemin parcouru, en tant que femme: «Il y a vingt-cinq ans, nous n’étions qu’une poignée de dessinatrices, invitées dans les festivals, toujours les mêmes.» On se souvient de l’éclat, l’an dernier, lors du Festival de BD d’Angoulême, accusé de sexisme après avoir communiqué une liste exclusivement masculine de trente auteurs éligibles au Grand Prix.

Armée de sa plume, ses pointes, son scalpel et ses papiers, avec une détermination discrète, Anna Sommer a contribué à introduire le neuvième art outre-Sarine, en pionnière. Une pionnière modeste. «J’ai de la chance de pouvoir vivre aujourd’hui de mon métier en misant sur mon expérience et mon nom. Il y a vingt ans, c’était plus facile, il y avait beaucoup de publications et peu d’illustrateurs. Aujourd’hui, c’est l’inverse.»

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