«Ma passion, ce sont les épopées intimes: les yeux d'un personnage sont le plus beau des paysages.» Jean-Jacques Annaud était hier à Berlin comme il a toujours été: ce cinéaste français aux ambitions internationales, qui saisit son enthousiasme au corps et déplace des montagnes. De fait, les cimes enneigées de Sept ans au Tibet, le réalisateur proposait hier, en ouverture du 51e Festival international du film, un autre genre de dénivellation: Enemy at the Gates, film de guerre jonché de monticules (cadavres, douilles, ruines et bons sentiments).

Quand Jean-Jacques Annaud dit «les yeux d'un personnage…», il ne veut pas parler des sentiments que les comédiens font passer d'un regard. Non, il recherche surtout le reflet qui tue, le petit œil de ce minus qu'on appelle l'homme et qui bée devant des événements plus monumentaux que lui. Ce petit œil n'est rien de moins que le sien face à des films toujours plus gros, longs et chers. Avec Enemy at the Gates, le cinéaste pose, de facto, un nouveau jalon personnel à dépasser: il s'est offert la bataille de Stalingrad, moment clé de la Deuxième Guerre Mondiale où les troupes nazies, en automne 1942, ont connu quelques déconvenues. Une date, aussi, qui fait pleurer les cinéphiles, puisque Sergio Leone projetait d'en tirer une fresque avant que la maladie ne l'emporte, laissant sur le carreau dix ans de préparation.

Au premier abord, le parallèle entre Leone et Annaud n'est pas totalement fortuit. Si leurs approches respectives sont très éloignées, le Français est toutefois allé chercher son film dans un registre où l'Italien excellait: le western. Inspiré, selon ses termes, «par une anecdote d'un livre d'histoire», il raconte l'aventure de Vassili Zaitsev (Jude Law), jeune soldat rouge qui se révèle bientôt un as de la gâchette. Il abat les officiers nazis comme des canards et devient une légende nationale grâce aux panégyriques que le propagandiste Danilov (Joseph Fiennes) lui consacre afin d'encourager les troupes. C'en est bientôt trop pour Hitler qui envoie à Stalingrad un Butch Cassidy capable d'abattre Billy le Kid: l'implacable Major König (Ed Harris), prince de la concentration qui n'émet d'autre son que le sifflement de sa respiration dans ses poils de nez.

Parti sur les traces du Fabrice de Stendhal planté au milieu de la bataille de Waterloo, Annaud est très vite confronté à ses propres limites. Pour lui, filmer Vassili regardant la guerre n'est qu'une question cinématographique. Jamais morale ou sensible. Les séquences les plus réussies le prouvent: les duels entre Vassili et König apparaissent comme coupés du monde à feu et à sang qui hurle pourtant à deux pas. Comme si un réalisateur de télévision avait trouvé les meilleurs angles possibles pour une finale de tennis, à Belgrade, pendant les bombardements de l'OTAN. Le match aurait été joliment filmé, mais s'en serait-on souvenu? Non, tout comme Enemy at the Gates laissera peu de traces.

Annaud cherche, par moments, à accrocher son film dans une toile plus large et réaliste, jouant par exemple sur la corde sensible en imaginant que Vassili et son ami journaliste se déchirent pour une femme. Mais ces scènes restent à l'état de grumeaux. Vassili n'est jamais filmé avec plus de passion que lorsqu'il partage avec Annaud ce geste professionnel: l'œil dans le viseur. Le parallèle rappelle au passage que filmer, en anglais, se dit «to shoot» (tirer). Annaud «shoote», c'est un fait, lui, le sniper qui traque la grande image, qui cadre l'Histoire pour nous faire tomber à la renverse. Quant à voir, ici ou là, quelques allusions aux snipers de Sarajevo ou aux ruines de Grozni, il faudra passer son tour: la grande image reste une carte postale, et le grand film un événement cher et sans souci moral comme une ouverture de JO

Typique de ces films vantés par l'annonce du prix (pharaonique) qu'ils ont coûté et de la sueur (numérique) qu'ils ont fait couler, Enemy at the Gates est né d'une conviction pour le moins discutable, celle qu'Annaud exprimait hier: «Le fait que Spielberg ou moi nous intéressons à la Deuxième Guerre Mondiale prouve que nous avons désormais assez de distance pour en faire de pures fictions.» Vraiment? Vendu sous le titre Enemy at the Gates pour le public anglo-saxon, il s'appellera Stalingrad pour les francophones qui, c'est connu, ont le goût de l'Histoire et la mémoire plus longue. En Allemagne, par contre, le distributeur sort ses pincettes avec le titre Duell. Quand le commerce est en jeu, alors là, la conscience, bonne ou mauvaise, revient au galop. Même pour un film qui préfère oublier, au passage et parce qu'il n'en tire aucun enseignement, qu'il a presque entièrement été tourné dans des studios symboliquement marqués: ceux de Babelsberg, à Berlin.