Un héros maigre comme les trente-trois tours d'antan. Une traversée des années Rolling Stones, en Harley Davidson, si on tient aux mythes. Anne Bisang aime cette Angleterre qui fait le yo-yo entre conservatisme craquelant et rock psychédélique, costume prince de Galles et extases en sous-sols. Et elle en parle bien à travers La Griffe, pièce de jeunesse de l'Anglais Howard Barker, datée de 1975. Mieux, elle suggère que ce Londres faussement policé et vraiment sauvage nous regarde. Oui, la directrice de la Comédie signe ici un spectacle aux intentions claires, qui ne sacrifie jamais au manichéisme, servi par une équipe de jeunes comédiens, par un vidéaste inspiré, Alexandre Baechler, et par une scénographie aussi efficace qu'intelligente, œuvre de Benoît Delaunay.

Une réussite? Mais oui, même si la pièce a ses trous d'air. Passages à vide qui n'altèrent pas l'ensemble. C'est que cette Griffe-là est fondamentalement baladeuse. Sa qualité est d'être en mouvement. D'inscrire ainsi dans ses élans pop et rock, dans sa scénographie surtout, la force de mobilité du héros, Noël Biledew (David Gobet), enfant né au milieu des ruines. A jardin, un cadre de scène en bois mordoré traverse obliquement le plateau. A cour, un petit théâtre de biais avec rideau coupe également l'espace. Au fond, un écran géant est une fenêtre ouverte sur l'ailleurs: une ville stylisée en gris et blanc, des paysages minuscules grossis jusqu'à l'obsession et jamais rien de platement illustratif surtout. Lignes de fuite, donc. Et glissements de sens programmés.

Ce ballet spatial dit beaucoup de cette Griffe: si rien ne bouge en profondeur, si le monde chez Barker se meurt de ne plus se mouvoir, tous les circuits sont possibles en surface. Noël Biledew, alias la Griffe, tombe ainsi de nulle part. Fils de l'infortune sorti de ses limbes à la fin de la Seconde Guerre mondiale, il veut se sauver en solitaire entre une mère qui ne craint pas d'avoir les pieds dans la boue (Franziska Kahl) et un beau-père qui porte sur ses épaules ouvrières la malédiction du monde (Philippe Matthey, émouvant dans un contexte qui bannit volontairement l'émotion). La Griffe n'a peur de rien: ni d'écarter d'un coup de coude pressé son tuteur défaillant, ni d'associer à son commerce sexuel sa mère. Noël vend ses belles de nuit au ministre de l'Intérieur (Yves Jenny). Et se paie en bordure d'autoroute une chevauchée fantastique avec l'épouse du dignitaire (Anne-Laure Luisoni). La prison le guette. Encore un effort et le voilà aux oubliettes, pour un troisième acte qui balaie le burlesque des deux autres, cerné par deux assassins en uniforme, un ex-terroriste (François Revaclier) et un ex-bras droit du bourreau (Olivier Lafrance), tous deux chargés des basses œuvres. Ceux-là sont ses cousins en désarroi, ses tortionnaires aussi.

Pas d'héroïsme pourtant ici. Ou de sacralisation de la «victime». Anne Bisang ne cède à aucune tentation lyrique. C'est la force de sa lecture. La Griffe est plate. Sèche et anonyme. Prise dans l'agitation de son époque. Et David Gobet est excellent en voyou passe-partout. Pulsions vitales donc, mais sans projet. Pourriture contre pourriture, comme lance Noël au ministre tripoteur de principes. Tous naufragés. Ce sont les placards de la respectabilité qu'Howard Barker inspecte ainsi. Et qu'Anne Bisang cadre, postant son cacique sur des tréteaux, histoire de rappeler que l'intimité de nos gouvernants est aujourd'hui un théâtre ouvert et que tout se vend à la bourse des petits plaisirs cruels. Triomphe du spectaculaire. Et chemin de croix pathétique du militant préhistorique, Philippe Matthey, fantôme charbonneux ruminant ce Capital de Marx à jamais indigeste.

Du muscle donc à la Comédie. Anne Bisang, bien entourée par sa jeune garde (Anna van Brée pour les costumes, par exemple) frappe juste, loin des maladresses de son récent Roméo et Juliette de Shakespeare. Comme si elle était plus à l'aise dans la lecture politique que dans le décryptage des sentiments. Qui plus est, elle sait rester modeste: pas de leçon ici. Mais des musiques en rafales qui sont tout l'esprit de cette Angleterre miroir de nos fuites: tubes électriques pour échapper à la panne de courant fatale.

«La Griffe», Comédie de Genève, bd des Philosophes, jusqu'au 24 novembre. Loc. 022/320 50 02.