Théâtre

Anne Bisang met en scène le voyage vers l’Orient d’Annemarie Schwarzenbach et Ella Maillart

A La Chaux-de-Fonds, la directrice du TPR ouvre la saison avec «Sils-Kaboul»

L’une est solaire, sportive, volontaire. Si elle fonce vers l’Orient à la veille de la Seconde Guerre mondiale, c’est pour découvrir des modes de vie plus harmonieux, trouver «ceux qui savent vivre en paix». L’autre est ténébreuse, morphinomane, passionnée aussi, mais délétère. Si elle fuit l’Europe à cette même époque, fin des années 1930, c’est pour tourner le dos au fascisme triomphant, tout en sachant qu’elle ne se détachera jamais complètement de la terre de ses parents. Ella Maillart, Annemarie Schwarzenbach: deux Suissesses intrépides, identiques dans leur soif d’un ailleurs, mais si différentes, question vie intérieure. Dans «Sils-Kaboul», Anne Bisang raconte leur voyage en Ford vers l’Afghanistan. Six mois de traversée consignés dans deux récits respectifs que la directrice du Théâtre populaire romand (TPR) tente de faire dialoguer. Réussi? Oui, si l’on considère le voyage comme une aventure cérébrale. Moins, si on attend de cette aventure des émotions et des sensations plus viscérales.

Des voiles, du sable, une baignoire, un miroir. Sur la scène du TPR, Anna Popek, fidèle et talentueuse scénographe de la metteure en scène, traduit subtilement le double niveau du spectacle. D’un côté, il s’agit d’évoquer le vent de la route, la traversée en mer depuis la Turquie, les montagnes d’Arménie. La beauté sauvage des paysages. De l’autre, le décor doit aussi parler de la relation compliquée entre les deux aventurières, leurs tensions répétées et l’intimité blessée d’Annemarie. Gonflés par des ventilateurs qui dansent au plafond ou se dressent au sol, les voiles en mouvement racontent le souffle des traversées, tandis que le sable posé, puis projeté à terre, dit l’exaltation très particulière de la lutte de la Ford avec les dunes du désert. À l’inverse, la baignoire-boudoir (une baignoire dissimulée derrière un rideau dont on n’aperçoit que le reflet dans un miroir) restitue délicatement la relation à soi, les tourments intimes, la colère d’Emma face à l’inertie d’Annemarie. La transition visuelle d’un univers à l’autre se fait sans heurts et cette élégance rappelle le fascinant cube transparent, aux circulations fluides, que la scénographe avait imaginé pour «Mephisto/rien qu’un acteur», mis en scène par Anne Bisang à la Comédie de Genève en 2006.

Éviter le lyrisme facile

On aimerait retrouver cette fluidité dans le jeu des actrices, Joelle Fontanaz et Camille Mermet. De jeunes comédiennes dont on apprécie la présence en scène, à la fois fragile et intense. Pour l’instant – le spectacle se donne encore en janvier à Fribourg et en février à Neuchâtel –, il y a comme une raideur dans leur manière de donner les récits croisés d’Ella Maillart et d’Annemarie Schwarzenbach. Sans doute pour éviter tout lyrisme facile, Joelle Fontannaz, en particulier, a une façon étrange, presque robotique, de livrer les observations de l’exploratrice genevoise tirées de «La Voix cruelle», partition principale de la soirée.

Certes, Ella Maillart était une nature tranchée, musclée. Le phrasé haché de la jeune comédienne s’emploie peut-être à souligner ce trait de personnalité. Il lui permet aussi de se démarquer de la profération plus légère et frémissante de Camille Mermet qui, elle, relaie des passages d’«Où est la terre des promesses?», récit de la voyageuse zurichoise. Mais l’ennui, c’est que le parler presque agressif de la comédienne empêche la visualisation des lieux traversés. Difficile de décoller quand les descriptions de lieux et des populations sont ainsi martelées.

Europe au bord de l’explosion

Cela dit, le pari est difficile. Il n’est pas simple de faire vivre en scène une écriture alliant observation, réflexion et l’introspection. Que voit-on? Pourquoi voyage-t-on? Comment quitter une Europe au bord de l’explosion sans éprouver de la culpabilité? Et, question cruciale pour Ella Maillart, comment parvenir à guérir Annemarie de son addiction? Les interrogations qui agitent les deux voyageuses entraînent des développements plus littéraires que théâtraux et Anne Bisang multiplient les solutions pour dynamiser ces considérations. Tantôt, la metteur en scène propose le tuilage (les deux comédiennes parlent en même temps), ou la conférence assumée (Annemarie au pupitre sur l’Afghanistan). Tantôt, elle imagine une série de mouvements effectués tout en parlant – jouer avec les ventilateurs, escalader le canapé, se projeter dans le sable, les pieds en avant. Parfois, la solution séduit (le sable qui vole est puissant), parfois, l’option pèse­ – le jeu avec les ventilateurs est laborieux. Toujours, les propositions sont cérébrales, intellectuelles, signes plutôt que gestes nés de l’émotion.

Malgré cette relative froideur, on s’attache à ces deux figures en quête d’un ailleurs. On admire leur audace, leur acuité de regard sur une Suisse timorée et leur idéal d’un monde pacifié. Et on compatit aux regrets d’Ella de n’avoir pas pu sauver Annemarie.

«Sils-Kaboul», TPR, La Chaux-de-Fonds, jusqu’au 25 octobre. 032 912 57 70, www.tpr.ch. Du 21 au 24 janvier 2016 à Fribourg (Nuithonie) et du 24 au 27 février à Neuchâtel (Théâtre du Passage).

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