Des parasols et un air de Provence, l'autre matin, à la Comédie de Genève. Sur l'estrade où elle présente sa saison, Anne Bisang est entourée de maîtres: Claude Régy, Valère Novarina, des artistes qui donnent de l'âme à son affiche (voir ci-dessous). L'hôtesse en rosit de plaisir. Son printemps est plutôt joyeux: son mandat vient d'être prolongé à sa demande jusqu'en 2011. Nommée en 1999, elle aura régné ainsi plus longtemps que ses prédécesseurs, Benno Besson et Claude Stratz.

A l'époque, elle promettait un théâtre ouvert sur la cité. La phraséologie faisait sourire. Mais Anne Bisang est passée aux actes. Les débats qu'elle et son équipe organisent font autant parler que les spectacles. A l'occasion de la dernière Journée des femmes, Micheline Calmy-Rey a fait salle comble. Récemment, les candidats au Conseil administratif de la Ville de Genève y ont confronté leurs visions de la culture dans un foyer bondé.

La Comédie a changé de rôle. Aujourd'hui, c'est une agora unique en Suisse romande. Autre mue: le théâtre est devenu la place forte du milieu. Dans l'affaire récente du transfert des charges de l'Etat à la Ville, c'est boulevard des Philosophes que les artistes ont élaboré leurs stratégies d'opposition. Il y a quelques années, ils se seraient rassemblés à l'Usine, scène de contestation naturelle. «Anne Bisang vient de la scène alternative, elle a importé à la Comédie sa culture militante», explique Claude Ratzé, directeur de l'Association pour la danse contemporaine.

Alors, certes, cela ne plaît pas à tout le monde. Le foisonnement d'activités parallèles porterait ombrage à Molière et Cie. Et la maison n'aurait plus l'éclat qu'elle avait à l'époque de Besson (1982-1989) et de Stratz (1989-1999). Les productions maison tournent peu, voire pas du tout, à l'étranger. Anne Bisang affirme vouloir remédier à cela. La Comédie adhérera prochainement à une Convention européenne qui réunit une quarantaine de théâtres. De quoi s'ouvrir des portes. Sur l'essentiel, elle ne déviera pas d'une ligne qui a des partisans enflammés, des détracteurs sévères. Mais qui? Qui l'appuie, l'influence, la conteste?

• Les amis politiques

La Comédie a la réputation de pencher pour le Parti socialiste. Parce qu'Anne Bisang ne cache pas son admiration pour Micheline Calmy-Rey et Ruth Dreifuss. N'empêche. Elle n'a jamais été affiliée à un parti. Et son théâtre est fréquenté aussi bien par la libérale Barbara Polla que par le conseiller d'Etat radical François Longchamp. «La Comédie était un théâtre, c'est aujourd'hui un lieu où tout se passe, explique le magistrat. Nous n'avons pas les mêmes idées politiques, Anne Bisang et moi. Mais qu'elle ait ouvert à ce point la maison au débat, c'est magnifique. Et puis faut-il s'offusquer que la principale institution théâtrale du canton soit un foyer de contestation? J'en suis parfois victime. Mais ça me paraît être son rôle.»

Même enthousiasme chez le socialiste Manuel Tornare. Le conseiller administratif à la Ville de Genève était présent mardi à la conférence de presse. «J'ai voulu montrer que je soutenais Anne Bisang. Je défends totalement sa ligne. Parce qu'elle a le mérite, entre autres, d'élargir le spectre du public.»

• Les sceptiques, les fâchés

C'est de notoriété publique. Anne Bisang et Patrice Mugny, chef de la culture en Ville de Genève, ne s'entendent pas. Elle le confiait l'autre jour: «J'espère un changement à la tête de la Culture. Quand Patrice Mugny déclare à la Tribune de Genève qu'il est le méchant qui donne de l'argent aux gentils, je trouve ça infiniment maladroit. C'est accréditer l'idée commune que les artistes sont des assistés.» Contacté, le ministre vert n'a pas souhaité s'exprimer sur la Comédie, «parce que la réponse mériterait d'être développée et qu'il n'avait pas hier le temps pour cela.»

Renaud Gautier, lui, ne cache pas son irritation devant ce qu'il appelle «l'attitude de Madame Bisang». «Je n'ai pas à commenter sa programmation, explique ce ténor du Parti libéral au Grand Conseil. Mais ce qui m'enrage, c'est cette attitude qui consiste à dire: «J'ai droit aux subventions, et j'ai le droit de décider qui, de l'Etat ou de la Ville, doit les donner. Cette exigence d'enfant gâté est insupportable. Dans le domaine social, personne ne se permet de réclamer ainsi son «dû».

• Les pères, les mères

«Elle ne revendique aucune filiation», souffle Manon Pulver, conseillère littéraire à la Comédie. Une mère en théâtre pourtant: Ariane Mnouchkine, fondatrice du Théâtre du Soleil. «J'admire son engagement de citoyenne, son souffle artistique», dit Anne Bisang. D'autres figures: l'ancien conseiller d'Etat radical Guy-Olivier Segond, dont elle aime «la lecture du monde, large et personnelle», Micheline Calmy-Rey, mais aussi Ségolène Royal. «Qu'elle soit une femme a pesé dans son échec. Dans le milieu culturel, j'ai entendu beaucoup de gens manifester une méfiance archaïque à son égard. Et cela m'a sidérée.»

• Les pupilles, les émules

«Elle a toujours eu le souci de travailler avec des jeunes, Barbara Tobola, Elodie Weber, mais aussi Lolita Chammah, la fille d'Isabelle Huppert qui jouera Salomé la saison prochaine», note encore Manon Pulver. Pour certains, Anne Bisang est un modèle. Ainsi Michèle Pralong, qui codirige depuis l'été passé le Théâtre du Grütli à Genève: «J'ai beaucoup appris auprès d'elle, notamment l'attention aux textes contemporains.»

• La famille

«Elle est secrète», dit sa sœur Laurence Bisang, animatrice vedette de la Radio suisse romande. «Nous sommes différentes, mais nous représentons l'une pour l'autre un havre. Quand nous étions enfants, ma chambre était toujours ouverte. La sienne fermée. Elle a son monde. Son chemin, elle le trace seule. Elle va au front et a la tête dure.»