Portrait

Anne Delseth: «Le cinéma suisse est en bonne santé»

Elle fréquente les salles obscures du monde entier à la recherche de l’œuvre qui pourrait être primée à Cannes. Mais n’oublie pas pour autant son cher cinéma de quartier à Pully, qui survit plus qu’il ne vit

Elle aurait pu parler d’emblée de la Berlinale, où elle est allée visionner des films, festival où, cette année, les femmes furent, ce qui la ravit, très présentes (40% de réalisatrices, Juliette Binoche comme présidente du jury). Elle aurait pu aussi parler de Cannes, où depuis huit ans elle sélectionne des œuvres pour la Quinzaine des réalisateurs. Raconter le glamour, les marches et le tapis rouge, ces visages et silhouettes célèbres entraperçus dans le salon feutré d’un palace. Anne Delseth a préféré évoquer, pour commencer, son cinéma de quartier, le CityClub de Pully, le combat des petites salles pour continuer d’exister.

Deux cents places, «les fauteuils les plus confortables du canton», dit-elle, un décor un peu vintage et 15 000 entrées par an. Une cinquantaine de bénévoles animent le lieu, dont Anne, qui s’occupe de la programmation. «Mais le risque de fermeture est sans cesse présent, le loyer mensuel est de 5500 francs, c’est beaucoup. Le cinéma suisse est en bonne santé; les producteurs, les distributeurs, les réalisateurs sont aidés, mais il n’y a pas de subventions pour les salles», déplore-t-elle. La baisse de fréquentation a été de 13% en Suisse en 2018. Pas envie qu’on tourne à Pully un nouveau Cinema Paradiso. Alors l’équipe doit faire preuve d’imagination avec des séances spéciales pour les enfants et les aînés, en mettant à l’affiche des films que les grands complexes ne diffusent pas.

Les films de son enfance

Anne Delseth se bat au nom du 7e art, de son enfance aussi, parce que c’est au CityClub qu’elle a vu ses premiers films. Elle se souvient de Qui veut la peau de Roger Rabbit? de Robert Zemeckis (1988), de Microcosme: le peuple de l’herbe. Elle habitait à Grandvaux, à côté de Pully. Anne Delseth a fait son gymnase à Lausanne, puis des études de journalisme à l’Uni de Fribourg. Elle reconnaît aujourd’hui qu’elle n’avait pas la vocation, «mais ce métier, ça voulait dire écrire, lire et voyager».

Pour payer ses cours, elle décroche un poste à 50% de secrétaire au festival international de films de Fribourg (FIFF). Martial Knaebel, le directeur artistique, repère cette petite demoiselle qui a toujours dans une poche un livre de Guy Debord, écrivain, poète et cinéaste. «Vous lisez ça?» demande Martial Knaebel. «A partir de ce moment-là, il a commencé à beaucoup déléguer; moi la novice, j’ai commencé à faire du tri dans la programmation des courts métrages», raconte-t-elle.

Le cinéma suisse est en bonne santé; les producteurs, les distributeurs, les réalisateurs sont aidés, mais il n’y a pas de subventions pour les salles.

Anne Delseth 

Lorsque Edouard Waintrop, l’ancien grand critique cinéma de Libération, succède à Martial Knaebel à la tête du FIFF, elle est promue adjointe. L’entretien d’embauche a été pour le moins informel, une glace à la main durant le Festival de Locarno. «Il m’a interrogée sur mes goûts cinématographiques, je lui ai parlé de Christophe Honoré. Pas de chance, Edouard n’aimait pas beaucoup, mais cela n’a pas trop pesé parce qu’il recherchait en fait la complémentarité. Il avait 50 ans, moi 20, c’était déjà un bon point.»

En 2011, Edouard Waintrop est nommé délégué général de la Quinzaine des réalisateurs. Il propose à Anne d’intégrer son équipe de programmateurs. La Quinzaine, sélection parallèle du Festival de Cannes, a pour vocation de montrer des films de tous horizons réalisés par des cinéastes pour la plupart inconnus. Elle a révélé par exemple les frères Dardenne, Ken Loach ou Michael Haneke. «Et puis il y a un vrai public, pas des gens du métier comme dans les autres sélections», insiste-t-elle. Voilà pourquoi, depuis 2012, Anne Delseth court la planète de février à avril, l’Argentine, le Brésil, le Canada, la Palestine, Israël, la Chine, l’Inde, l’Afrique.

Responsable du Master cinéma à l’ECAL

Ces jours-ci, après Berlin, elle file au Népal, à la recherche de l’œuvre rare. Parfois, il suffit d’aller voir à côté. Exemple: en 2012, Anne a repéré le Camille redouble de Noémie Lvovsky (900 000 entrées en France), primé à la Quinzaine. Idem pour The Rider de la Sino-Américaine Chloé Zhao, distingué lui aussi à Cannes en 2017. Elle et les autres membres du comité de programmation voient parfois jusqu’à 20 films par jour (pas toujours dans leur intégralité) pour n’en sélectionner au final que… 20. Un déchirement. Anne en sauve certains en les programmant au CityClub ou en les orientant vers d’autres festivals.

Quand elle n’est pas en projection au CityClub ou au bout du monde, Anne Delseth est la responsable du Master cinéma à l’ECAL (Ecole cantonale d’art de Lausanne). Quinze étudiants (suisses, mais aussi espagnols, chinois, colombiens, français, etc.) dont elle coordonne les cours, organise le planning et assure le suivi des projets. Elle va bientôt tous les emmener au Sénégal. «On a un budget génial à l’ECAL», se félicite-t-elle. L’un des ateliers sera dirigé par le réalisateur franco-sénégalais Alain Gomis, Ours d’argent en 2017 au festival de Berlin pour son film Félicité. Anne observe avec bonheur que les volées cinéma de l’ECAL se féminisent. En 2012, elle était la seule femme dans le comité de sélection de la Quinzaine, depuis, d’autres l’ont rejointe. Elle cite des modèles comme Rachel Brulhart, qui a dirigé le FIFF, et Emilie Bujès, à Visions du Réel, «qui m’apprennent à être légitime».


Profil

1980 Naissance à Lausanne.

2007 Rencontre avec Edouard Waintrop, qui la recrute au FIFF.

2012 Première Quinzaine des réalisateurs à Cannes.

2015 Livraison d’un projecteur numérique au CityClub. La salle ouvre du lundi au dimanche et plus uniquement le week-end.


Nos portraits: pendant quelques mois, les portraits du «Temps» sont consacrés aux personnalités qui seront distinguées lors de l’édition 2019 du Forum des 100. Rendez-vous le 9 mai 2019.

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