Le Temps: Suite aux attentats du 13 novembres, enfants et adolescents sont en demande d’explication. Avez-vous donné des instructions en ce sens aux enseignants?

Anne Emery-Torracinta: Le département ne l’a pas fait. J’ai enseigné l’histoire pendant trente-cinq ans et ce sont des choses qui se font naturellement. Les enseignants ont l’habitude de répondre aux questions de leurs élèves, d’apporter leurs éclairages, ce que j’ai fait par exemple après le 11 septembre.

– La tentation djihadiste touche les jeunes. Ce genre de risque existe-t-il dans les écoles genevoises?

– Il n’y a pas de remontées alarmantes. Les enseignants sont formés à identifier les problèmes qui peuvent affecter un élève. Le vrai danger n’est pas à l’école. Si des jeunes tombent dans les filets de l’intégrisme, c’est souvent qu’ils ont décroché du système. L’enjeu, c’est d’éviter cette sortie de route. Trop de jeunes à Genève quittent le système scolaire sans titre ni diplôme.

– Quelle est la proportion de jeunes concernés?

– De 10 à 15%. Ce n’est pas acceptable, car c’est là que peut commencer la révolte contre la société. Nous devons tout faire pour éviter l’échec scolaire. Le vrai défi du djihadisme, c’est de réussir l’intégration. En termes de prévention, c’est la meilleure chose qu’on puisse faire.

– L’école est devenue trop laxiste, déplorent certains. Et ce discours devient encore plus fort dans le contexte d’inquiétude généralisé. Regrettez-vous aussi ce déclin de l’autorité?

– L’école est le reflet de la société, pas autre chose. Je suis née en 1958, dans une société qui était encore rigide. Après 1968, elle est devenue plus individualiste, presque laxiste en termes éducatifs. Le retour de balancier est normal. Sans revenir à l’école de grand-papa, je pense qu’elle doit cadrer, rappeler qu’il y a des règles. C’est essentiel. Mais on demande aujourd’hui beaucoup plus à l’école qu’autrefois, notamment de pallier des manques éducatifs.

– L’école doit-elle sacraliser sa laïcité?

– Il faut être pragmatique et ferme. Je vous donne un exemple. Un jeune musulman refuse que sa prof de gym le touche parce que c’est une femme. Nous avons 73 000 élèves dans les écoles genevoises et ce genre d’histoire est rare. Que faisons-nous? Les enseignants discutent avec le jeune, éventuellement avec ses parents. Ils rappellent les règles et généralement tout s’arrange. Nous sommes intransigeants sur les principes, mais ouverts sur l’apparence. Un élève peut porter la kippa, le foulard, la croix.

– L’État connaît une crise financière, il prend des mesures d’économie, la fonction publique se mobilise et fait grève. Comprenez-vous ce genre d’action, vous qui vous êtes abstenue au moment du vote de ce budget?

– La grève est un droit constitutionnel, même si je souhaite qu’un dialogue constructif puisse se développer entre le Conseil d’État et la fonction publique. Je vais tous les mardis matin sur le terrain, dans les écoles principalement et je constate l’inquiétude des enseignants, généralement pas pour leurs salaires ou les heures de travail supplémentaires. Mais parce qu’ils redoutent de ne plus avoir les moyens de s’occuper des élèves en difficulté.

– Partagez-vous cette inquiétude?

– Oui. Notre école a jusqu’à présent su intégrer des populations très différentes. Mais je constate que les élèves qui sortent du système sans certification ont généralement accumulé les échecs dès leur plus jeune âge Le gros enjeu aujourd’hui, c’est l’école primaire. Si le calcul et la lecture ne sont pas maîtrisés, rien ne suit après. Je vous donne un exemple. En mai, dans une école à Onex, une enseignante de troisième année, degré où on apprend à lire, me confie qu’un tiers de ses élèves est complètement largué. C’est une école dans un quartier moins favorisé, certes. Mais l’enjeu est là. Si on ne met pas le paquet sur ces enfants-là, ils ne vont jamais arriver à sauter dans le train en marche. Au début des années 1990, il y avait 216 enseignants non titulaires de classe qui étaient dédiés au soutien. Quand je suis arrivée au département, il n’y en avait plus que 111 avec quelque 5000 élèves de plus en primaire. Il faut augmenter cette présence chez les petits. Parce que si on loupe le coche, à terme la société le paiera très cher.

– Aurez-vous les moyens?

– Le projet dit d’école inclusive, qui doit répondre aux besoins de tous les enfants, prévoit de rajouter des postes de soutien en lecture, trente en trois ans. J’espère qu’on y arrivera malgré le contexte budgétaire. C’est de l’argent bien investi par rapport à l’avenir.

– Vous êtes aussi ministre cantonale de la Culture, on vous a peu entendue dans ce domaine. Jeudi, Ville et canton ont annoncé une nouvelle répartition des tâches et des institutions. La Nouvelle Comédie espérée pour 2020 restera dans le giron de la Ville, le Grand Théâtre, lui, devrait devenir à terme cantonal. Sont-ce les prémices d’une politique culturelle?

– Le Conseil d’État a décidé de mettre d’abord en application ce que demande la nouvelle constitution genevoise, c’est-à-dire une répartition des tâches claires entre le canton et les communes. Nous avons donc commencé par définir cette répartition. Maintenant que c’est fait, il est possible de développer une politique.

La répartition paraît surprenante. Le canton, d’après la nouvelle loi sur la culture, doit soutenir des institutions dites stratégiques. Or, la Ville conserve la Nouvelle Comédie. Est-ce cohérent?

– Historiquement, la Ville a pris la place du canton en matière de culture. Il est donc logique de lui reconnaître une compétence forte. De plus, il y avait une logique à ne pas morceler l’art dramatique, c’est pourquoi elle garde la Nouvelle Comédie. Concernant le Grand Théâtre, c’est différent: c’est une institution qui a un rayonnement régional, voire international. Mais les enjeux sont énormes, qui vont notamment du mode de gouvernance au choix du futur directeur de la maison. C’est un immense chantier qui exige dans un premier temps une collaboration entre Ville et canton avant un possible transfert au canton.

– Que la Ville et le canton cofinancent un même domaine a longtemps été considéré comme une chance. Le risque n’est-il pas pour les créateurs que les aides baissent?

– Rappelons d’abord que notre politique culturelle sera fondée sur la concertation, entre canton, Ville, communes. Dans cette phase transitoire qui peut durer plusieurs années, les subventions ne baisseront pas. Maintenant, est-il bon que deux princes subventionnent une même entité? Ce modèle a vécu. Au Grand Conseil, par exemple, bien des députés estiment que lorsqu’il y a plusieurs subventionneurs, il est inutile de poursuivre l’effort.

– Les députés ne sont pas très intéressés par la chose culturelle?

– L’ambition est d’arriver à leur faire comprendre que la Culture n’est pas une cerise sur le gâteau, mais un facteur de cohésion sociale, comme le sport, d’ailleurs.

– On dit que le Grand Conseil vous aurait forcé à négocier plus vite que prévu la répartition des tâches, en menaçant de ne pas voter les 45 millions de crédit de construction de la Nouvelle Comédie. Avez-vous dû travailler dans la hâte?

– Non. Pas de précipitation. Avant l’été, nous étions à bouts touchants. Mais lorsque nous avons été auditionnés par la commission des travaux du Grand Conseil au sujet de la Nouvelle Comédie, nous avons senti qu’il y avait une demande des députés qui voulaient savoir qui allait payer quoi.

– Vous êtes optimiste pour la Nouvelle Comédie?

– J’ai du mal à imaginer que le Parlement ne puisse pas réaliser l’importance d’avoir un théâtre adapté aux exigences d’aujourd’hui. D’autant que cela s’inscrit dans un projet urbanistique, dans le quartier de la gare des Eaux-Vives. La Nouvelle Comédie est liée au CEVA. Elle participe de l’attractivité du canton. Si on veut attirer des entreprises à Genève, il faut une offre culturelle importante et de qualité.

– Vos priorités comme ministre de la Culture?

– Le travail sur le Grand Théâtre qui va prendre du temps. Mais aussi l’OSR avec un projet de Cité de la musique porté par des privés. S’il se fait, et je suis optimiste, nous aurons dans le même lieu une magnifique salle pour un orchestre symphonique et une haute école de musique. Il y aura alors de belles synergies à mettre en place. Il y a encore le livre. Le canton reprend ce domaine. C’est un enjeu capital. Ce secteur est fragilisé. Il faut continuer à soutenir éditeurs et librairies indépendantes. Et il y a beaucoup à faire en lien avec l’école. Pour moi, l’accès à la culture est un enjeu essentiel.

– La réforme du taux d’imposition des entreprises occupe les esprits. Le taux serait ramené à Genève de 24% à 13%, la gauche préférerait 17%. Où vous situez-vous?

– Le Conseil d’État ne s’est pas encore prononcé. À l’époque de David Hiler, on parlait de 13%. J’ai toujours estimé que le principe d’une harmonisation était judicieux. Pourquoi est-ce qu’une entreprise locale souvent petite devrait payer fiscalement plus qu’une entreprise qu’on attire? La question ensuite, c’est celle du taux en effet. Le bon, c’est celui qui permet de garder les entreprises qui sont venues à Genève, et celui qui permet d’assurer des prestations publiques de qualité. C’est cet équilibre qui est difficile à trouver. Il dépendra des compensations fédérales qui ne sont pas connues, mais aussi de ce que les entreprises sont prêtes à mettre, dans le soutien à la formation professionnelle ou la petite enfance, par exemple.

– D’où vient votre socialisme?

– Ma mère, Claire, a été députée socialiste. Mon père, Claude, n’a jamais fait de politique active en tant que journaliste, mais il a toujours dit qu’il était social-démocrate. Enfant, j’étais déjà choquée par les injustices. En mai 1968, j’ai dix ans et nous habitons Paris. Mais c’est surtout pour moi l’année de la famine au Biafra, médiatisée pour la première fois par la télévision. J’ai été bouleversée par ces enfants avec leurs ventres ballonnés. Je me suis dit que je voulais faire quelque chose. Adolescente, j’ai créé un groupe, le Lien, au Collège Voltaire. Nous montions des actions en faveur des pays du sud.

– Quels étaient vos héros?

– Adolescente, j’étais fascinée par Martin Luther King. Je crois à l’engagement, j’aime les gens qui ont le courage d’aller jusqu’au bout de leurs convictions, même si ce sont des anonymes.

– Que devez-vous à votre père?

– Je l’ai toujours admiré. Pour sa rigueur intellectuelle, cette volonté de pratiquer un journalisme intègre qui témoigne du monde et fasse réfléchir. C’est aussi un passionné d’histoire. J’ai moi-même fait de l’histoire. Ado, je voulais être journaliste. Et je ne l’ai pas fait. Je ne voulais pas être la fille de… J’ai commencé à enseigner et j’ai adoré ça.

– À votre mère?

– L’expérience politique. A mes débuts, certains députés m’appelaient d’ailleurs Claire. J’ai dû me faire un prénom. Je lui dois aussi un certain pragmatisme. Et un intérêt pour les dossiers.

– L’ambition est-elle un moteur?

– Non. Si j’avais eu l’ambition de faire carrière, je l’aurais fait avant. J’ai toujours fait les choses quand elles arrivaient. J’ai commencé à travailler à 20 ans. J’ai trois enfants, dont une fille handicapée. L’enjeu, c’était la famille. Mon mari a joué un rôle clé dans cet équilibre. Quand je me suis présentée au Grand Conseil en 2005, j’ai hésité jusqu’au dernier moment. Je me suis jamais maquillée le matin en me disant Je serais Conseillère d’État!.

– Votre rapport à la culture?

– J’ai trop peu de temps, hélas et je profite souvent des vacances pour mettre les bouchées doubles… En octobre, à Paris, j’ai été très touchée par l’exposition Beauté Congo, sur les peintres congolais. Je suis une fan des bonnes séries télés, comme The West Wing, qui se passe à la Maison Blanche, ou The Wire, sur les bas-fonds de la société américaine.

– Le livre que vous offrez?

– L’Homme de Kiev de Bernard Malamud, un auteur juif américain. Cela se passe dans la Russie de la fin du 19e. C’est l’histoire d’un homme qui se retrouve injustement en prison. Et qui trouve sa liberté dans une force intérieure.


Le questionnaire de Proust d’Anne Emery-Torracinta

– Il est minuit, quelqu’un frappe à votre porte, vous pensez immédiatement à…

– Serge Dal Busco, le grand argentier de l’État. Il m’annonce que le DIP est doté de 200 millions supplémentaires.

– La dernière fois que vous avez pleuré?

– Je pleure et je ris fréquemment. Je suis facilement émue. J’ai pleuré il y a quelques mois à la mort d’un ami très cher.

– Si vous étiez un animal?

– Un chat pour l’indépendance d’esprit. Il sait se fondre dans une maison, mais est capable de ne pas obéir.

– Le dernier livre que vous avez lu?

– «Notre-Dame du Nil», de l’écrivaine rwandaise Scholastique Mukasonga. Et «Post Tenebras Rock – Une épopée électrique 1983-2013». C’est l’un de mes fils qui me l’a offert.

– La tâche domestique qui vous rebute le plus?

– J’ai la chance d’avoir un mari qui assume beaucoup au quotidien. Mais je me souviens de ma perplexité au supermarché, quand il faut décider ce qu’on va faire à manger.

– Combien d’amis sur Facebook?

– Environ 2800.

– L’aliment qui vous manque quand vous êtes à l’étranger?

– Le fromage. Mon bonheur, c’est une tranche de pain, un morceau de Gruyère et un verre de vin.

– Un lieu pour finir vos jours?

– La Corse. Les Torracinta y ont leurs racines. J’aime les montagnes corses.

– Votre insulte préférée?

– Demandez à mon mari.