Caractères

Anne Perrier, l'envol d'amandiers

La voix d’Anne Perrier, disparue il y a un an, ne s’éteint pas. A vérifier en glissant dans sa poche «Le Livre d’Ophélie et La Voie nomade»

«Longtemps, longtemps, longtemps après que les poètes ont disparu, leurs chansons courent encore dans les rues…», chantait Charles Trenet. Une ritournelle, un refrain mais qui dit l’air de rien – comme Trenet le faisait si bien – le mystère de ces mots que la mort n’éteint pas.

Et voici qu’une poétesse, une poète d’ici, une poète disparue revient à son tour nous murmurer ses vers, nous éblouir de ses strophes. Sa mort, survenue il y a un peu plus d’un an, n’enlève rien à la vivacité, à la force de ses mots. Ses écrits semblent intacts, frais comme au premier jour, encore plus forts peut-être depuis que leur auteure a rejoint les ombres. Voici que les Editions Zoé republient – ce sera en librairie dès mars – deux très beaux livres d’Anne Perrier, qui s’en est allée le 16 janvier 2017.

Un poème pour le temps présent

Le Livre d’Ophélie est paru pour la première fois en 1979. Il dit «l’écoulée», l’Ophélie d’Hamlet suicidée, la disparue emportée par les eaux, l’absence infinie de pétales qu’installent le départ et la mort. C’est un poème pour le temps présent, pour ce temps de froidure: «L’arbre en hiver/Se roule dans la douceur fourrée/Des étoiles». Il fait froid, l’obscur règne, mais le souvenir du jardin ne lâche pas le poème, car «A tant de nuit à tant de nulle/Floraison/S’oppose avec douceur/La rose». L’infini aussi s’ouvre devant le lecteur, promesse vaste de quelque chose de plus grand que soi: «Par la rivière par le fleuve/Qu’on me laisse à présent partir/La mer est proche et je respire/Déjà le sel ardent/Des grandes profondeurs/Les yeux ouverts je descendrais au cœur/De la nuit tranquille».

Dans les jardins et sous les palmiers

Puis, quand enfin «Elle dort Ophélie/Au fond des marbres verts/De l’or plein les pupilles/Et dans son cœur la mer», Anne Perrier nous invite à la suivre le long de sa Voie Nomade. Dans ce livre, les eaux se dispersent et c’est le désert qui ouvre ses lointains à «la longue patience des chameaux». De nouveau, le voyage est sans fin: «Pour aller jusqu’au bout du temps/Quelles chaussures quelles sandales d’air/Non rien/Ô tendre jour qu’un mince fil d’été/Autour de ma cheville».

La voix ne s’éteint pas au-delà de la mort, dit Anne Perrier dans sa poésie. Et nous voici rendus capables de l’éprouver en retrouvant ses mots, en dansant à sa suite dans les jardins et sous les palmiers, dans la nuit de l’hiver: «Si je pouvais glisser mon ombre/Dans la lumière immobile/Et passer en des mots/Qui ne soient plus qu’allégement/Et envol d’amandiers».

Tout cela, toute cette beauté, ces vers de «résistance intime», comme le dit Doris Jakubec qui signe la préface, tient en un tout petit livre. Le Livre d’Ophélie et La Voie nomade, un seul recueil, minuscule, à glisser dans sa poche pour se promener dans les rues et écouter «longtemps, longtemps, longtemps», chanter la poète envolée.


Anne Perrier, «Le Livre d’Ophélie et la Voie nomade», préface de Doris Jakubec, Zoé (poche), 156 p.

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